vendredi , 28 août 2026
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Liberté de la presse : ‘’les pouvoirs publics ne voudraient pas que les journalistes guinéens s’émancipent’’ (Moussa Iboune Conté)

Credit photo: kaloumpresseLe classement mondial de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de presse en 2015, publié jeudi 12 février, repousse la Guinée au 102ème rang sur 180 en 2014. Ce qui constitue une régression de 16 places par rapport à 2013 (86ème). Le vacillement de la Guinée sur la liberté de la presse a été très décevant pour Moussa Iboune Conté, journaliste indépendant, chargé de communication de la société civile guinéenne et porte-parole des médias. Interview !

Kaloumpresse.com : Comment avez-vous accueilli le classement mondial de RSF sur la liberté de presse en Guinée cette année ?

Moussa Iboune Conté : Quand j’ai reçu ce document dans ma boite e-mail, j’avoue que ma déception a été très grande. Eu égard les efforts et des sacrifices que l’ensemble des professionnels de l’information de notre pays ont consenti pour l’encrage juridique et institutionnel de lois sur la liberté de la presse ; eu égard les sacrifices que vous reporters avez consenti pour qu’il y ait une presse indépendante et responsable dans notre pays, j’avoue que ma déception est grande ! Je dirais même incommensurable.

D’après vous, qu’est-ce qui justifie cette régression de 16 places?

La régression de la Guinée se justifie par la conséquence du balbutiement de la loi sur la liberté de la presse et la conséquence de la réticence manifeste des pouvoirs publics à mettre en place les nouvelles lois sur la liberté de la presse. Depuis 2010, le cadre juridique et institutionnel des médias guinéens a été rédigé adapté à son environnement régional et international, qui dépénalise les délits de presse, mais aussi qui corrige les insuffisances des premières lois sur la liberté de la presse L005 et L006.

Quand vous prenez la L005 relative à la liberté de la presse, cette loi est libérale dans son chapitre création, mais dans son volet répression, c’était une loi liberticide, fermant ainsi les opportunités pour les professionnels de l’information. Cette loi a été aplanie. Une nouvelle loi a émergé pour remplacer cette loi.

La L002 corrige la première loi sur la liberté de la presse qui la complète par rapport aux mutations actuelles qui affectent les médias en Afrique et dans le monde.  Si on prend cette nouvelle L002 sur la liberté de la presse, on se rend compte que ça qualifie la profession, mais cela protège contre les abus et des agissements des journalistes qu’on appelle ici des ‘’journalistes alimentaires’’. C’est une loi qui définit le profil des fondateurs des écoles de journalisme, qui prend en compte l’élaboration des programmes d’enseignement dans les écoles de journalisme. Elle dépénalise la liberté de la presse. Mais aussi, c’est une loi qui responsabilise les médias dans la gestion de la liberté de la presse en Guinée.
Donc, c’est une opportunité historique que notre pays a, pour combler le vide et être au même diapason que les autres pays.

On a constaté que les acteurs du pouvoir public ne voudraient pas que les journalistes guinéens s’émancipent, qu’ils soient sur la même longueur d’onde que leurs confrères de la sous-région. Depuis cinq ans on se bat pour que ces nouvelles lois sur la liberté de la presse voient le jour ; que le conseil national de la communication (CNC) soit remplacé par la haute autorité de a communication (HAC), mais jusqu’à présent, il y a des fortes résistances. On est en train de raconter du n’importe quoi au Président de la République  pour empêcher que les nouvelles lois sur la liberté de la presse voient le bout du tunnel.

Les conséquences de tout ça ?

C’est la régression de la Guinée de 16 places suivant le classement de Reporters sans frontières, c’est le non renouvellement de l’accréditation de Mouctar Bah, correspondant de RFI en Guinée, c’est aussi assez des procès intentés injustement contre les medias, des leaders d’opinion, ou des supposés délits de presse ou par voie de presse.

Il n’y a pas d’efforts, on a l’impression qu’on est dans un pays où on fait des lois, et les lois sont faites pour être violées. 

Ce que nous constatons aussi, c’est que, ceux qui sont sensés défendre les droits humains et libertés individuelles et collectives au sein du gouvernement, ce sont ces gens qui entretiennent la confusion sur leur position. Je fais allusion au ministre des droits de l’Homme. On a l’impression que le M. n’a pas la connaissance nécessaire sur la liberté de la presse, parce que personne n’a entendu parler ce monsieur sur les lois portant sur la liberté de la presse. Personne ne l’a entendu défendre la nécessité de mettre en application les lois portant sur la liberté de la presse malgré la décision de la cour suprême le 25 aout 2009, à la conformité de ces lois sur la liberté de la presse, malgré aussi l’esprit du code  qui dit : dès qu’une loi est promulguée, elle devient exécutoire dans l’ensemble du territoire national.

Que faut-il faire pour faire appliquer ces lois?

C’est là où il y a le problème. Aujourd’hui, on se rend compte que dans notre pays, il n’y a aucune personne pour défendre ces lois. Ceux qui ont la capacité de venir dire la vérité au pouvoir public ne le font pas. Et chacun a sa lecture des lois. Ça ne nous étonne pas que la Guinée soit à ce niveau, et ça nous met tous en danger, parce que si la communauté internationale ne se mobilise pas au côté des militants de la liberté de la presse,  je crois que la Guinée va vers l’enfer. Si ça continue ainsi, il faudrait que nous les professionnels des médias, qu’on se donne la main,  et qu’on descende dans la rue, pour leur dire la vérité. Nous sommes tous guinéens, on ne peut pas continuer à se tarauder dans ce pays.  On ne se laisse plus faire, car les lois sont faites pour être appliquées.

Mais il faut qu’on soit vigilant parce que les gens n’ont pas intérêt à ce que les nouvelles lois sur la liberté de la presse voient le jour telles qu’elles ont été élaborées par le CNT (conseil national de la transition).  

La loi sur l’institution nationale indépendante des droits de l’homme (INIDH) a été révisée et taillée sur mesure. Maintenant, il y a plus des représentants de l’Etat que des organisations de la société civile. Ce, pour que l’Etat puisse avoir la Présidence. Et c’est un juriste qui est à la base de ce tripatouillage de la loi sur l’INIDH, et c’est le Président de la rencontre africaine des droits humains, Mamdy Kaba. Ce n’est pas normal ! Je me demande ce que les juges sont en train de faire dans ce pays.

Et les associations et professionnels des médias dans tout?

L’autre volet qui a amené la Guinée à cette place, c’est le mutisme des associations des professionnelles des médias. On a l’impression que les gens ont peur. Personne n’ose dénoncer ça ! Il n’y a pas eu de prise de position, les associations professionnelles ne se sont pas donné les mains pour dire qu’on a violé le code civil et la constitution guinéenne. On met beaucoup des milliards pour voter les lois, mais ne fait rien pour les appliquer. Et si on ne fait rien, la situation va empirer. Et un moment viendra où aucun ne pourra exercer ce métier. Il faut qu’il y ait un éveil de conscience, taire tout ce qui nous divise, qu’on ait un même objectif, celui de la défense et de promotion de la liberté de la presse.

Entretien réalisé par Aliou BM Diallo