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Budget 2015 de l’Etat, Parlement : l’interview vérité de l’Honorable Alpha Mamadou Baldé

Le Docteur Alpha Mamadou Baldé, Agroéconomiste (Ph.D), est député  élu à  l’uninominal pour la préfecture de Tougué au compte de l’Union des forces démocratiques de Guinée. Ayant dirigé des institutions pendant plus de 20 ans, il siège au Parlement où il entend défendre les intérêts de la Guinée. Membre de la Commission Ressources Naturelles, Environnement et Développement Durable,  il analyse la session de la Loi des finances initiale 2015 clôturée le vendredi 19 décembre. Entretien.

 

Kaloumpresse.com : L’Assemblée Nationale a clôturé le 19 Décembre, la Session budgétaire 2015. Que retenez-vous de cette Session ?

Dr Alpha Mamadou Baldé: Je retiens qu’il a eu assez d’anomalies. On a beaucoup violé les règles, les principes et le règlement  intérieur de notre Assemblée nationale.

Et comment ?

Premièrement, les calendriers ont été révisés  plus de dix fois et en catimini. Normalement, les révisions des calendriers se font de façon très démocratique. Cela a manqué. Deuxièmement, on avait souligné dès le départ que les prévisions de recettes sont pour la plupart sous-estimées. Si on veut relever le défi du développement, il y a des départements où les recettes doivent être bien gérées.

Avez-vous quelques exemples pour consolider vos propos ?

Aujourd’hui, le département de la Pêche ne fournit pas suffisamment de recettes. Les mines aussi. L’ARPT (NDLR : Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications) ne fournit pas suffisamment des recettes. Or ce sont des secteurs, économiquement parlant, sur lesquels on doit compter, en plus du développement rural, qui, normalement doit produire pour notre sécurité alimentaire, mais aussi générer suffisamment d’emplois pour les jeunes et les femmes. Ce qui n’est pas le cas. Le budget n’est pas en phase avec la Stratégie de réduction de la pauvreté. On a trouvé une contradiction. Quand le document de stratégie de réduction de la pauvreté dit que la pauvreté a reculé a Kankan et elle est accentuée dans les régions de N’Zérékoré et Labé, normalement un budget qui veut faire face à cette réalité, devait concentrer plus de ressources au niveau des deux régions qui sont plus pauvres aujourd’hui, c’est-à-dire la région de N’Zérékoré et celle de Labé  où il y a 70% de pauvres, contrairement à Kankan où il y a 45% de pauvres.
Nous avons dénoncé aussi le fait que les ressources, bien qu’insuffisantes, ne sont pas reparties entre les départements de façon juste et équitable. Il y a des départements qui ont plus de 300 milliards de francs guinéens d’investissements. D’autres comme le ministère de la Pêche, le ministère de l’Environnement, des Eaux et Forêt qui n’ont même pas 2 milliards de francs guinéens.

Les deux départements ont respectivement combien dans le budget voté ?

La Pêche n’a que 700 millions de francs guinéens, et les Eaux et Forêts ont 1,7 milliard de francs guinéens, avec tout ce que nous avons aujourd’hui comme destruction de l’Environnement.
Le ministère Délégué au Budget qui n’est représenté qu’a Conakry a plus de ressource que le ministère de la Santé qui est dans tout le pays. C’est inconcevable. Ensuite, nous avons constaté qu’ils ont renfloué les comptes de l’Enseignement supérieur et ils ont diminué suffisamment les ressources des universités publiques. On envoie les ressources dans les universités privées où un étudiant de l’enseignement supérieur est pris en charge à environ 11 millions GNF, contre 4 millions pour un étudiant qui est à l’enseignement public.  On peut supposer qu’il y a de l’affairisme dans cette approche.

A votre avis pourquoi ?

Parce qu’on peut envoyer à Koffi Anan ou à l’Université de Conakry, mais après, l’argent se retrouve encore au ministère. Nous ne comprenons pas cette répartition des ressources.
Aussi, au niveau des régions nous ne comprenons pas comment 80% des investissements routiers sont orientés à la région de Kankan. Nous ne le comprenons pas. Sachant que  quand on va en Guinée forestière et en Moyenne Guinée, il y a des zones inaccessibles. Dans ces deux régions, la pauvreté va avec le manque de routes communautaires.
Dès que vous entendez accentuation de la pauvreté, il faut dire que dans ces régions, il n’y a pas de pistes rurales, de routes, d’écoles, ni de centres de santé. Ce sont les indicateurs de pauvreté. En plus de ces facteurs, les revenus des ménages sont faibles dans ces régions.

Bref, l’opposition parlementaire ne partage la politique budgétaire de l’Etat?

Aujourd’hui, nous sommes très déçus par rapport à l’approche. Mais comme ils ont parlé de la participation de l’Assemblée nationale au débat budgétaire en Juin 2015, nous espérons qu’à cette participation, les députés vont non seulement dénoncer leur approche partisane et discriminatoire par rapport aux régions, mais aussi aux préfectures et aux cadres des services techniques déconcentrés.
Si vous prenez les directeurs préfectoraux, les sous-préfets,  ces gens ne voient jamais le budget. Ils sont laissés pour compte, sans aucun budget de fonctionnement, aucun litre de carburant. Rien n’arrive à leur niveau. Nous avons dénoncé cela. Des ministres ont prie l’engagement de déconcentrer les budgets pour la première fois. Nous attendons de voir.


Vous avez parlez tant tôt d’une sous-évaluation des recettes de certains secteurs stratégiques de l’économie. Que préconisez-vous concrètement pour rehausser les recettes de ces secteurs ?

D’abord il faut faire l’étude diagnostic et savoir le potentiel fiscal. C’est ce qui manque. On évolue avec des estimations. Quand vous allez à la pêche, les gens vous disent qu’ils vont verser 29 milliards de francs guinéens alors qu’aucune étude n’est faite. Il faut d’abord étudier le potentiel pour savoir on peut s’attendre à combien avec les licences disponibles.
Par rapport aux Mines, c’est la même chose. Pour Forécariah Guinea Mining, il y en a qui disent 1, 3 million de tonnes et d’autres parlent de 500 000 tonnes. Ce sont des estimations. Personne ne sait combien de tonnes de minerais de fer ont été embraquées à Forécariah. Le bateau était en haute mer et c’est là qu’on l’a chargé et communiqué le tonnage. Personne ne l’a vu au quai. C’est tout récemment qu’on nous a dit que le paiement de Aredor est maintenant disponible et qu’on peut voir les pièces justificatives. Ce n’est pas comme ça.
Normalement, nous avons voulu qu’en parlant du budget 2015, qu’on fasse d’abord une évaluation de l’exécution du budget 2014. Pour découvrir les forces et les faiblesses et voir les possibilités pour accroitre les recettes. Une fois que cela est fait, on pense à la programmation des dépenses. Mais ici, on a non seulement sous-estimé les recettes, mais surévalué les dépenses. Et il y a un déficit budgétaire de 4,198 milliards de francs guinéens qui va certainement être comblé  avec des emprunts que d’autres générations vont devoir payer.


Le ministère de la Santé est lésé par rapport à d’autres ministère alors qu’il doit faire face à l’épidémie Ebola…

C’est ce que je viens de vous dire. Le ministère Délégué au Budget et mieux doté en termes d’investissement et de fonctionnement que le Ministre de la Santé. Cela est avéré.

L’Assemblée nationale n’a pu rectifier cette donne ?

On ne pouvait pas parce qu’ils nous ont dit qu’ont ne peux pas modifier. Mais on l’a dénoncé.  Ensuite, on a vu que certains départements qui ont des services structurants, qui pouvaient créer de l’emploi pour les jeunes et les femmes, comme l’Agriculture, l’Élevage, la Pêche, les Eaux et Forêts n’ont pas suffisamment  de ressources. Ce qui fait qu’il n’y aura aucun investissement en 2015 dans ces départements générateurs d’emplois et de richesses. Ce qui justifie aussi la chute vertigineuse du PIB qui va aller de 3,5% à moins de 1% pour 2015. C’est catastrophique. On a tous intérêt à se lever pas seulement pour faire de la politique, mais aussi l’économie de notre politique.  On doit voir ce qui arrange le peuple de Guinée. Et ce qui arrange le peuple de Guinée, c’est de remettre tout le monde au travail. Pour cela, il faut investir. Mais il n’y a pas d’investissements. Tout est à Conakry, entre les départements ministériels, les services centraux, dans les fonctionnements du carburant, de construction ou d’achats de 4×4.

Êtes-vous satisfait de la qualité du débat au sein du Parlement ?

Pas du tout. Il faut dire les choses par leur nom, le président  n’était pas tellement à la hauteur. Peut-être qu’il l’apprend. On va l’évaluer au fur et à mesure. Sinon, j’ai parlé du simple fait de nous présenter chaque fois un calendrier bricolé qui n’est pas approuvé par la plénière. On modifie les calendriers au goût de je ne sais qui. Il y a une main derrière qui inscrit des choses à l’ordre du jour. 
On a voté des lois par respect aux donateurs. Sinon, il y a une commission saisie au fond qui doit examiner les lois. Même si c’est un don de 100 millions de dollars US, une commission saisie au fond doit analyser la pertinence pour voir si ce don est bien pour le pays.
Il y a des pays voisins qui refusent des dons parce qu’il y a des cadeaux empoisonnés. Ce n’est pas à chaque fois qu’on nous donne de l’argent, qu’on va se précipiter pour voter. Il y a des moments où quand un partenaire, un pays étranger européen ou asiatique nous amener de l’argent, on refuse parce que derrière, il y a des intentions obscures. Ceux-ci ne sont pas capables de voir ça.


Qui n’est pas capable de voir cette réalité ?

La majorité présidentielle, malheureusement. Pour eux, c’est des dons, donc on doit voter seulement. Il y a eu violation du règlement intérieur de notre Assemblée. Et le fait que nous n’ayons pas notre propre règlement intérieur jusqu’à présent est une autre faiblesse du président de l’Assemblée nationale.

Pourquoi  lui imputez-vous l’entière responsabilité en ce qui concerne le règlement intérieur ?

C’est a lui de taper sur la table et de dire qu’il ne peut pas gouverner ou jouir de sa souveraineté si on n’a pas de règlement intérieur. Nous utilisons le règlement intérieur de 1991. C’est honteux pour la Guinée.


Êtes-vous sûr de ce que vous dites ?

Quand on parle de règlement intérieur en vigueur ici, c’est celui du CTRM. C’est le règlement intérieur de 1991. Ce n’est pas possible. Le règlement qui est utilisé maintenant date de 1991.

Selon vous pourquoi le nouveau règlement intérieur n’a-t-il pas été adopté ?

Nous leur avons donné une approche arithmétique très simple. Nous avons dit à la majorité qui a, à peu près  60% de députés sur les 114, comment peut-elle expliquer qu’elle ait près de 85% des postes au niveau de la gestion du parlement ? Ce n’est pas normal  et ce n’est pas démocratique. Si la majorité a  60% de députés, qu’elle prenne au moins 60% des postes et donne le reste aux autres partis même s’ils sont de l’opposition. C’est la Guinée qui gagne s’il y a un partage du pouvoir. Nous avons demandé que le bureau de l’Assemblée nationale et autres commissions soient installés à la proportionnelle. Cela veut dire peut-être RPG 60%, UFDG 35%, UFR etc. C’est la Guinée qui gagne. Et c’est ce qu’ils ont refusé. Voila pourquoi le règlement intérieur patine.

L’adoption de votre budget en plénière ou non a aussi été l’une des pommes de discorde…

Le budget de l’Assemblée nationale est camouflé. Le soupçon est bien fondé qu’il y a eu malversations. Ils n’ont pas voulu mettre le dossier sur la table. Ce sont eux qui sont au pouvoir. Nous, cela nous arrange. Le peuple de Guinée sait que l’opposition a demandé à ce que les documents soient mis sur la table. On parle souvent d’audit. Maintenant, on va bientôt parler d’audit des institutions. On va auditer l’Assemblée nationale, la Cour suprême, la la Primature, la Présidence de la République etc. Un jour viendra, ce sont les députés de l’opposition de maintenant qui constitueront la majorité présidentielle.

 

Docteur Alpha Mamadou Baldé, merci

 

C’est à moi de vous remercier.

 

Propos recueillis par Ougna Elie Camara

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