mardi , 6 décembre 2022

INTERVIEW: Le député Kalémodou Yansané décortique le secteur minier guinéen (suite et fin)

Kalémodou Yansané, Député de l’UFDG (parti d’opposition), est le deuxième vice-président de la commission des mines à l’Assemblée Nationale. Le Parlementaire  s’est confié à votre mensuel « Les Mines ».  Dans cet entretien à bâton rompu,  l’ingénieur des travaux publics décortique sans ambages l’environnement minier  de la Guinée et se prononce également sur la gouvernance actuelle du pays. Interview (suite et fin).

La Guinée a été récemment reconnue pays conforme aux critères de l’ITIE. Aujourd’hui, vous, en tant que membre de la Commission Mines au parlement, pensez-vous que le pays respecte les procédures de négociations des contrats ?

Je vous ai dit au départ que j’ai des réserves sur la gestion du secteur minier guinéen. Je sais que l’actuel ministre des mines est un homme de rigueur. Si ça ne tenait qu’à lui, s’il est là pour quelque temps, il pourra mettre de l’ordre. Mais je doute fort que tout se décide à son niveau. Nous avons eu à travailler sur des dossiers de Global Alumina et de Rio Tinto. La délégation qui est venue représenter le ministère était dirigée par la Présidence de la République. Je pense donc que, si une partie des décisions se prend au ministère, ça ne peut être que la décision technique. Si en même temps une autre partie de la décision se prend à la Présidence, ça ne peut être que la décision politique. Vous comprenez le reste.

Je pense que la gestion des mines est définie par une politique globale, et on confie à des techniciens qui doivent gérer conformément aux instructions qui sont données. Mais si une décision est prise au niveau du département et une autre à la primature ou ailleurs, le ministre qui sera là, que ça soit Kerfalla Yansané ou quelqu’un d’autre plus doué que lui, ça m’étonnerais que ça puisse aller. Il faut laisser la prise de décision à un niveau, indiquer la ligne à suivre, mettre des mécanismes de contrôle, infliger des sanctions en cas de dérives.


Peut-on parler de conflits de compétences ?

Je ne vais pas jusqu’à parler de conflits de compétences. Mais il y aura tout simplement de la lourdeur dans les prises des décisions, qui peuvent aller jusqu’aux conflits de compétences. S’il y a des conflits de compétences, celui qui a la compétence professionnelle devrait exiger que sa compétence soit reconnue. Dans le cas contraire, il va laisser la compétence à celui qui a la force. Moi, je suis pour le principe d’une gestion responsable.

Que savez-vous de Global Alumina ?

Global Alumina est en Guinée depuis 1998. En 2000, elle s’appelait Boké Alumina, en 2004, elle devient Global Alumina Corporation. J’ai eu la possibilité de travailler avec les cadres du ministère des mines au tout début de ce projet. J’ai été heureux de bénéficier d’un financement de Global lorsque j’étais Directeur des Investissements routiers au ministère des Travaux Publics. Le Financement obtenu  a servi à reconstruire le vieux pont de Tamaransy à la rentrée de Boké. Cet ouvrage devrait servir au passage des engins lourds programmés par la société pour l’aménagement à Sangarédi du site de la raffinerie. Nous sommes en  2014,  15 ans après ; l’objectif principal qui concernait  la construction de la raffinerie  d’alumine n’a malheureusement pas vu le jour. Ce sera pour 2022.Pendant ce temps,  la société déclare avoir investi plus de 750 millions de dollars en Guinée.


Où sont  allés ces montants ?

Lorsque j’étais aux travaux publics, je sais qu’elle a construit un pont à la rentrée de Boké, je le répète. La société a également  construit des écoles et relocalisé des populations. Le site de la future raffinerie est aussi aménagé. Ce sont les grandes lignes. (…) De 2000 à  2014, on a usé de beaucoup de temps. La société a connu plusieurs restructurations avant de devenir Emiraties Global Alumina (EGA). C’est très compliqué à comprendre.

La convention qui a été signée en 2005 prévoyait la raffinerie d’alumine de Sangarédji. Aujourd’hui cette raffinerie est projetée pour 2022. Elle sera construite par EGA, entendez  Dubal, Moubadala et Global Alumina. Donc, c’est comme si Global Alumina était  venue monter financièrement  le projet avant de recourir à BHP BILLITON pour son expertise.

EGA ne dispose  pas  de minerai de bauxite. Global Alumina également n’a pas eu de concession  pour la recherche. Une concession de  690 Km² lui a été attribuée dans le périmètre de CBG. Avant de construire la raffinerie, la société préconise acheter la bauxite qui sera envoyée aux Emirats Arabes  pour sa transformation  en alumine et en aluminium.

L’argument présenté réside au fait  que  la bauxite des plateaux 33 et 34 de la zone  affectée contient  assez de ‘’gibbsiste’’ dont le  traitement à très haute température exige de grandes quantités d’énergie non disponibles en Guinée. C’est un montage que je ne rejette pas d’emblée. Cependant, il est impératif que la Guinée affronte le projet énergétique pour traiter nos minerais sur place et éviter des transports coûteux. Par exemple pour produire 2,5 tonnes d’aluminium, il faut produire et transporter 12 millions de tonne de bauxite.

En conclusion, je souhaite vivement qu’on affronte le problème énergétique. Ceci nous permettra non seulement de réduire nos coûts de production mais aidera à relancer l’industrie qui seule avec l’agriculture peut  créer des emplois permanents. Il n’est pas recommandable qu’un pays axe son développement sur un seul secteur. Il ne faut pas que le budget de la Guinée en termes de recettes soit tributaire d’un secteur donné. Si nous mettons tous nos efforts sur les mines avec tous les aléas liés aux cours mondiaux des produits miniers en cas de chute brutale on fait quoi ? Pour moi, il faut penser à l’agriculture, à l’énergie, à l’industrie, entre autres.

Enfin, qu’est-ce qui différencie le gouvernement actuel de l’opposition dans leurs approches de gestion!

Nous cherchons tous le bonheur pour notre pays. Sur ce plan, il n’y a aucune différence. Mais à la question de savoir quelle approche chacun envisage pour cet objectif de bonheur pour le pays. C’est là où nos approches diffèrent. L’opposition prône le libéralisme. Son projet de société donne la toute première priorité à la  qualité de la gouvernance, à la justice, à une administration efficace et efficiente, et la sécurité. Le Président Alpha Condé lui s’est attaqué dès sa prise de fonction à l’énergie. Il a promis l’autosuffisance alimentaire au bout de 3 ans. Le résultat tout le monde le sait. Lui-même a affirmé avoir investi près d’un (1) milliard de dollars dans le courant. Pas de résultat à la hauteur des dépenses. Il a dit publiquement qu’il y a eu des surfacturations pour les intrants agricoles. Je ne sais pas si l’autosuffisance est au rendez-vous. Pourquoi d’après vous ? Pour moi, c’est les hommes, c’est  la gouvernance…

Quoi que vous fassiez, il faut d’abord commencer par les ressources humaines. Mettre en place une justice impeccable, une sécurité pour tous, respectez les droits de l’homme et mettre en place une administration efficace et efficiente. En ce moment, tout ce que vous mettez dans la main de ces hommes sera utilisé à bon escient. Je crois que vous avez compris la différence.

SOURCE : Les Mines (Mensuel guinéen d’informations sur les Mines, l’énergie et l’environnement).