mercredi , 22 septembre 2021

Philippe Van Damme, Représentant de l’UE : « La Guinée reste encore un pays fragile »

Dans cet entretien exclusif accordé à Kaloumpresse.com, le Chef de la Délégation de l’Union européenne, Philippe Van Damme, revient sur les accords du 3 juillet 2013 et rappelle que la démocratie guinéenne reste encore fragile. Tous les acteurs doivent œuvrer à la consolider, interpelle-t-il.

Kaloumpresse.com: Bonjour monsieur Philippe Van Damme. Quels sont les rapports de coopération entre l’Union européenne et la Guinée ?

Philippe Van Damme : Vous avez entendu parler du Fonds Européen de Développement (FED), c’est un fonds qui est alimenté par les Etats membres de l’Union européenne en plus des appuis que les Etats membres apportent déjà au budget de l’Union européenne pour la coopération au développement. Il s’agit donc d’un fonds qui est extrabudgétaire (FED). Il s’agit de dons non-remboursables, ce qui nécessite que le fonds soit reconstitué tous les cinq, six, maintenant sept ans.
Aujourd’hui, nous avons le 11ème FED qui va couvrir le période 2014-2020, et avant, nous avions le 10è FED qui couvrait la période 2008-2013, mais qui, en Guinée, n’a été débloqué pour l’essentiel qu’à partir de fin 2012, dans un premier temps, et le reste en fin 2013. Le gel des fonds, hormis des fonds d’urgence, résulte des mesures appropriées que l’UE avait prise après le coup d’Etat du 23 décembre 2008.
Ce sont des fonds qui sont mis à la disposition du pays. Ils sont programmés dans le cadre d’un partenariat entre l’UE et les autorités qui ont la finalité d’identifier les secteurs dans lesquels ces fonds vont intervenir et la forme que prendra cette intervention. Pour être le plus efficace possible, l’Union européenne ne peut pas couvrir tous les secteurs de la société. Donc, il faut  essayer de concentrer sur certains secteurs clés pour aider le pays.


Kaloumpresse.com : A combien s’élève le montant du 10è FED et quels étaient les secteurs essentiels ciblés ?

Philippe Van Damme : Si on additionne les fonds programmés et les fonds d’urgence qui ont été mobilisés dans le cadre du 10ème FED, nous arrivons à 242 millions d’euros. Pour le 10èFED, l’enveloppe programmée était de 174 millions d’euros dont 34 millions débloqués fin 2012 et 140 millions débloqués en fin 2013. Au de-là de ces 174 millions d’aide programmée, nous avons sur ces quatre dernières années (2010-2014) débloqué des fonds d’urgence sur le 10è FED pour un montant de 61 millions d’euros et nous avons débloqué des fonds sur le budget général de la Commission pour un montant de l’ordre de 30 millions d’euros aussi. Donc, nous avons ces dernières années déjà engagé annuellement environ 20 à 30 millions d’euros d’activités d’urgences y compris d’ailleurs notre appui au processus électoral qui a été financé sur ces fonds d’urgence. L’ensemble des fonds programmés et d’urgence  a été engagé mais pas nécessairement déjà décaissé. Pour les fonds programmés et débloqués fin 2012 et fin 2013 enpartifculier nous sommes encore en train de contractualiser cet argent pour financer la mise en œuvre d’un certain nombre de réformes qui vont s’étaler dans le temps, sur 3-4 ans.
Alors, nous avons trois grands secteurs de concentration. Il y a la Gouvernance, la santé et les routes. Dans ces secteurs, il y a aussi des sous-secteurs. Nous avons un programme d’appui à la réforme du secteur de la sécurité, y compris un appui à la police, aux gardes forestiers et à la protection civile. Toujours dans le domaine de la Gouvernance nous avons un programme important de 20 millions d’euro d’appui à la réforme de la justice et un montant de  12 millions d’euro en appui aux  finances publiques, dont la réforme de la chaine des recettes et des dépenses, la cour de compte, le contrôle financier, des douanes, des impôts etc. Il existe  également un programme de 10 millions d’euros pour la décentralisation qui fait partie de cette grande réforme de l’Etat et de la modernisation de l’Administration.
Dans le secteur de transports, dans les prochains jours, nous allons lancer un programme de réhabilitation de la Route Nationale numéro 2 entre Kissidougou et Guékédou qui est en fait la suite des travaux que nous avions entamé sur le 9ème FED. Il y a aussi des appuis institutionnels au ministère des Travaux publics et des Transports qui vont être mis en place, notamment pour renforcer l’entretien routier, le contrôle de la charge à l’essieu ou encore la sécurité routière. L’ensemble des appuis à ce secteur porte sur un montant total de 83 millions d’euros.

Kaloumpresse.com : Et le 11è FED ?

Philippe Van Damme : Sur le 11ème FED on compte graduellement abandonner le secteur des routes au bénéfice de l’assainissement urbain. En effet le secteur routier vise notamment à désenclaver les zones agricoles ou minières, des secteurs très rentables économiquement parlant. Et si on désenclave le pays pour ces secteurs-là, la croissance générée par ces secteurs va permettre de rembourser le financement des routes. Nous pensons, vue la rentabilité économique de ces routes, qu’elles devraient de plus en plus être financées sur prêts de façon à ce que les dons puissent être consacrés à des secteurs sociaux, comme la santé, l’assainissement…qui génèrent moins de ressources pour faire des remboursements.
Nous avons décidés de nous focaliser sur le secteur urbain parce que l’urbanisation devient un fait de plus en plus évident et que les enquêtes sur la pauvreté menées en 2012 démontrent que la pauvreté avance le plus vite en milieu urbain. Il est par conséquent impératif de s’investir en milieu urbain, d’une part pour améliorer les conditions de vie de la population urbaine et de freiner la pauvreté, notamment à travers des projets à haute intensité de main-d’œuvre qui créent des emplois et des revenus tout en améliorant le cadre de vie, et d’autre part, parce que c’est complémentaire aux autres activités que nous menons sur le terrain, notamment dans le cadre du troisième secteur de concentration qui est la santé.
Pour l’appui à la santé, nous avons 20 millions d’euros auxquels la France a ajouté 10 millions d’euros. Cela fait un paquet de 30 millions d’euros. Comme pour les autres secteurs de concentration, nos interventions auront un volet institutionnel, y compris auprès de la Pharmacie Centrale de Guinée, et un volet sur le terrain, en région Forestière dans un premier temps, la zone la plus instable et ayant les indices de pauvreté les plus mauvais du pays.


Kaloumpresse.com : Qu’en est-il de l’aide d’urgence ?

Philippe Van Damme : Il faut souligner qu’au-delà de l’aide programmée, l’aide d’urgence est une aide qui n’était pas conditionnée par la levée des mesures appropriées liées à la violation grave des principes d’Etat de droit, de démocratie et de respect des droits humains. Dans cette aide d’urgence, nous avons financés un certain nombre d’activités, toujours sur le 10ème FED, à partir de 2010. Cet appui visait notamment à aider le pouvoir à sortir de la transition politique, y compris à travers des appuis au processus électoral pour les présidentielles de 2010 ou pour les législatives de 2013. Il y a eu aussi d’autres appuis comme le recensement général de la population et de l’habitat ou des projets à haute intensité de main d’œuvre. Donc, il y a une panoplie d’instrument d’urgence qui nous permet d’avancer.
Pour le 11ème FED, la programmation n’est pas encore finalisée. Il y a un accord avec le gouvernement qui a été validé sur les grands principes à Bruxelles lors d’une visite du ministre de l’économie et des finances en fin 2013 et lors de la visite du Président Alpha Condé lors du sommet Union européenne-Afrique, à Bruxelles les 2-3 avril dernier.

La coopération entre l’Union européenne et la Guinée est revenue aux beaux fixes après la période transitoire. Quelle analyse faites-vous du parcours de la Guinée ?

Philippe Van Damme : Il faut dire qu’on a fait un parcours assez impressionnant, notamment du passage d’une situation qui était devenue chaotique en 2009 à travers une transition qui a permis graduellement de restaurer les pouvoirs démocratiques. Aujourd’hui, on a un Président démocratiquement élu, un exécutif et un parlement élu. Nous avons une justice, troisième pilier essentiel dans la construction d’une démocratie, où les réformes sont en train de prendre forme qui doivent garantir l’indépendance de cette justice, notamment avec l’élection récente du conseil supérieur de la magistrature. Je pense donc qu’il y a eu énormément des progrès même si le pays reste encore fragile et qu’il faut consolider la démocratie. Je pense que l’élément sur lequel il faut s’appuyer, c’est l’éducation civique. Nous devons tous travailler à la réconciliation nationale, à l’apaisement des tensions et au développement de la culture démocratique à travers toutes les tranches de la population.


Kaloumpresse.com : Qu’est ce qui explique la fragilité dont vous faites allusion ?

Philippe Van Damme : Je crois que ce n’est un secret pour personne, la Guinée est un pays extrêmement pauvre. La pauvreté et le chômage créent la fragilité. Nous sommes dans un environnement qui est très compliqué aussi. Nous avons eu des conflits dans certains pays voisins, il y a eu des conflits et des tensions dans la sous-région. Nous sommes dans une région qui dans son ensemble reste très fragile. Donc, en Guinée et comme dans d’autres pays de la sous-région, il faut travailler pour la restauration de l’Etat, la consolidation de la démocratie. Pour cela, il faut travailler sur plusieurs plans à la fois, à travers une approche globale.

Kaloumpresse.com : Plus de trois mois après la session inaugurale de l’Assemblée nationale, les députés peinent à entamer normalement les travaux. Comment voyez-vous cela ?

Philippe Van Damme : Je pense que le Parlement a commencé la session des lois les 7 avril conformément à ce qui est prévu dans la constitution. Mais, il faut dire que c’est une Assemblée très jeune avec très peu des gens qui ont une expérience législative. Quatre-vingt-dix pour cent des députés est élu pour la première fois à l’assemblée. Donc, il faut une phase d’apprentissage. Et l’UE et les autres partenaires comme les Nations Unies, les USA et la France, en bilatérale, nous avons tous cette volonté d’appuyer cette Assemblée pour le renforcement de l’institution.


Kaloumpresse.com : Il était prévu dans les accords politiques du 3 juillet 2013 que les élections municipales se  tiennent au premier trimestre 2014. Quelle leçon tire l’Union européenne de ce non respect du délai ?

Philippe Van Damme : D’abord ce n’était pas prévu dans les accords du 3 juillet. Un certain nombre d’engagements ont été pris, notamment par rapport à l’impunité et par rapport au choix d’un nouvel opérateur, mais pas celui-là. Je ne souhaite pas entrer dans la polémique à ce sujet, je constate par contre que la classe politique s’accorde pour dire qu’il faut bien préparer les prochaines échéances électorales. C’est un point de départ très important. Pour le reste, c’est aux autorités mandatées de définir leur agenda.

Kaloumresse.com : L’Union européenne a pris une décision en mars sanctionnant la Guinée et d’autres pays pour pêche illicite. Qu’est-ce qui explique cette sanction ?

Philippe Van Damme : Je pense que le terme « sanction » est un terme un peu malheureux. L’Union européenne est en partenariat avec la Guinée pour lutter contre la pêche illicite, non règlementée et non déclarée. Nous menons un combat commun dans l’intérêt du pays, même si cela se fait au détriment de certains opérateurs européens qui viennent pêcher dans les eaux territoriales des côtes de l’Afrique de l’Ouest. Le combat que nous menons avec les autorités notamment dans les 18 derniers mois, c’est d’essayer de protéger les ressources halieutiques du pays, de préserver   l’approvisionnement des marchés locaux en poisson, de préserver les recettes fiscales de l’Etat, parce que ce secteur devrait pouvoir contribuer bien plus au développement durable du pays qu’il ne le fait maintenant. Beaucoup de choses ont déjà été faites, et nous avons une compréhension commune avec les autorités de ce qui reste à faire, et nous travaillons ensemble afin que ce secteur devienne au plus vite une source de développement pour le pays. Je pense que cette décision n’entache en rien les résolutions du gouvernement guinéen et celles de l’Union européenne d’accompagner le pays pour un assainissement du secteur de la pêche.

 

Kaloumpresse.com : La sanction s’étend sur combien de temps ?

Philippe Van Damme : Elle peut être revue à tout moment, dès que les autorités européennes ont eu des assurances que la lutte contre la pêche illicite ait été menée avec efficacité et que les contrevenants sont pénalisés conformément à la loi et que la ressource est effectivement protégée. On reviendra vite sur la décision, on ne parle pas en terme d’années, on parle plutôt en terme de mois, parce que c’est dans l’intérêt de la Guinée et de ses partenaires. Il faut dire que ce n’est pas seulement un problème de lutte contre la pêche illégale, mais d’une manière plus globale une lutte contre l’insécurité maritime, qui comprend des trafics et des pratiques de tout genre à combattre. L’union européenne vient d’adopter une stratégie de lutte contre l’insécurité maritime dans le Golfe de Guinée et des actions vont être menées de concert avec l’ensemble des pays riverains dans les années à venir pour combattre ce fléau qui entrave le développement de la région. 

Entretien réalisé par Aliou BM Diallo

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