dimanche , 1 août 2021

« Avec la corruption, rien ne sera possible dans notre pays », Diaby Kalifa Gassama, président de l’ONDG

Dans cette interview, Diaby Gassama Khalifa, juriste et président de l’Observatoire national pour démocratie en Guinée, porte son regard sur la situation sociopolitique. Il se prononce sur la sortie du président de la République le samedi 2 juin dernier et donne son point de vue sur la mission de la Francophonie. Il s’est ensuite exprimé sur la perspective de la marche annoncée par le Collectif et l’ADP et sur sa vision pour la Guinée.


L’Indépendant : En tant qu’observateur de la démocratie dans notre pays, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la situation sociopolitique de la Guinée ?

Diaby Gassama Khalifa : Je pense comme tous les Guinéens que la situation sociale et politique est crispée. Elle est tendue et cela préoccupe tous ceux qui se battent ou ont le souci de l’avenir serein pour notre pays. Sans la dramatiser, la situation nous préoccupe et nous espérons que la conjugaison de différents efforts, qu’ils soient internes ou externes, doit nous permettre de sortir la Guinée de la crispation.

Quel bilan tirez-vous de la mission de la Francophonie en Guinée qui s’inscrivait justement dans le cadre de la décrispation de la situation actuelle ?

Pour le moment, je n’ai pas le rapport de la mission. Ce que je peux dire, pour l’heure donc, c’est que je souhaite la réussite de celle-ci. Puisque c’est quelque chose qui sera bénéfique à la Guinée et aux Guinéens. Il serait souhaitable qu’entre Guinéens, nous soyons responsables à travers la solution à nos problèmes. Cela est difficile actuellement et c’est vraiment déplorable. C’est un constat. S’il y a une mission extérieure, nous ne pouvons que lui souhaiter toute chance et toute réussite dans ses différentes entreprises.

En public et de façon solennelle, le président Alpha Condé a, le samedi dernier, défendu son ministre de l’Economie et des Finances et condamné les présumés auteurs de la tentative de détournement. Le Chef de l’Etat guinéen ne serait-il pas allé trop vite en besogne ?

Je voudrais moi-même éviter d’aller trop vite en besogne. Je n’ai pas l’habitude de me prononcer sur ce genre de dossier. Et surtout, je n’ai pas les tenants et les aboutissants de cette affaire. Ce que je peux dire d’une part, ce qui ne doit pas être accepté dans un système de gestion qui se veut responsable, donc démocratique, un système qui doit agir selon les lois dans le respect de l’intérêt général, c’est que la corruption soit une pratique admissible. Sur ce principe-là, il me semble que la lutte contre la corruption doit être au cœur de notre processus de démocratisation. Puisque avec la corruption, rien ne sera possible dans notre pays. Donc qu’il y ait l’expression d’une volonté politique de sanctionner, évidemment par la loi où des auteurs ont été juridiquement condamnés. On ne peut pas accepter dans un Etat qui se démocratise, l’irresponsabilité et que le manque de sanction soit un mode de gouvernance. Je voudrais aussi rappeler qu’il y a deux niveaux de sanction. Il y a des accusés qui bénéficient de la présomption d’innocence jusqu’à ce qu’ils soient définitivement condamnés par une institution judiciaire ; il y a aussi la sanction politique. En démocratie, il faut savoir dissocier les deux niveaux de sanction. Lorsque quelqu’un a une responsabilité publique, il a de facto la responsabilité morale du bon fonctionnement de son service. En cas de dysfonctionnement, il est attendu, évidement, après que les faits ont été établis, qu’un certain nombre de sanctions politiques soient exercées, posées. Sans sanction, on ne peut pas espérer en Guinée une gouvernance qui soit transparente, responsable et qui soit bénéfique au peuple de Guinée. Il faut donc sanctionner, soit sur le plan politique, soit sur le plan juridique, puisqu’en démocratie, toute responsabilité correspond à une sanction. A partir du moment où les faits de tentative de détournement de milliards de francs guinéens sont établis, il faut des sanctions.

Comment voyez-vous l’avenir de la Guinée ?

Je suis de nature foncièrement optimiste. Sans perdre ma lucidité, sans perdre mon constat selon lequel nous avons dans notre pays des difficultés économiques et sociales que nous ne pouvons ignorer. Ceci dit, conscient de la difficulté de tout processus de démocratisation, je suis toujours mesuré face aux problèmes. En effet, il faut garder le courage et la détermination pour que les problèmes qui se posent puissent trouver des solutions à condition que les différents acteurs y soient disposés et constructifs d’une certaine sérénité, mais aussi de sincérité pour aborder un certain nombre de désaccords ou de difficultés. C’est difficile et complexe, mais il faut qu’on ait le courage de regarder notre réalité en face. Il faut qu’on ait la détermination de ne pas échouer dans ce processus de transition. Il faut aussi qu’on ait la capacité d’analyser, de ne pas limiter nos analyses sur des effets, que nous ayons le courage d’aller chercher les causes qui nous amènent inlassablement dans des crises conjoncturellement. Certes, il y a des problèmes, mais nous devons garder espoir de les surmonter afin de sortir la tête haute. Le président de la République qui est la seule institution démocratique du pays doit être capable de trancher un certain nombre de problèmes. Il doit prendre des décisions dans l’intérêt général des Guinéens et de la nation qui pourront permettre de sortir de l’impasse. Les autres acteurs aussi devront pouvoir renouer le dialogue.

Le Collectif et l’ADP menacent de marcher prochainement à Conakry alors que certains militants de cette opposition sont en procès au Tribunal de Première instance de Dixinn. Qu’en dites-vous ?

Par principe, nous défendons toujours la liberté de manifester. Maintenant, il faut qu’on soit en mesure de conseiller sur un certain nombre de concepts et principes sur notre réalité. En effet, il faudrait que les différents acteurs évitent d’entrer dans un cycle infernal dans le cadre des manifestations, des contre-manifestations ou des manifestations qui débordent. Nous transférons des problèmes politiques vers le terrain juridique. Le droit ne saurait trancher un problème politique. C’est pourquoi nous plaidons pour que ce cycle infernal s’arrête parce que lorsque vous arrêtez des militants politiques, même s’il y a un certain nombre d’infractions avérées, vous les arrêtez dans l’exercice de leurs activités. Il est cependant important aujourd’hui de sortir les débats de la rue vers un espace plus serein, plus lucide où on pourrait échanger, débattre dans le respect des uns et des autres afin de trouver la solution à nos problèmes.

Source : L’Indépendant