samedi , 20 juillet 2024

Tunisie : les témoignages d’agressions de migrants subsahariens se multiplient

En Tunisie, les témoignages d’agressions envers des Subsahariens se multiplient dans différentes zones du pays depuis les propos polémiques tenus le 21 février 2023 par le président tunisien Kaïs Saïed sur « les masses incontrôlées » de migrants venues de régions plus au sud du continent. Certains d’entre eux se sont rendus ce lundi 27 février à l’ambassade de leur pays, à Tunis.

En Tunisie, le tour de vis sécuritaire contre les migrants subsahariens en situation irrégulière se resserre et les agressions aléatoires continuent. Trente-trois migrants subsahariens ont été placés en garde à vue à Kasserine, au centre-ouest du pays, pour entrée illégale sur le territoire et 69 ont été arrêtés dans le week-end pour le même motif, selon la garde nationale tunisienne.

À Sfax, à l’est du pays, quatre migrants subsahariens ont été victimes d’agressions à l’arme blanche dans la nuit du 25 février, tandis qu’à Tunis, quatre étudiantes ivoiriennes ont été agressées à la sortie de leur foyer universitaire ainsi qu’une Gabonaise qui sortait de son domicile le samedi également.

Les associations estudiantines continuent à appeler les étudiants à ne pas sortir de chez eux. Des agressions passées sous silence en Tunisie.

« Ce qu’il se passe est un crime grave »
Dans les médias tunisiens, rien ne filtrait le 26 février de ces agressions qui ont eu lieu dans la ville de Sfax. Seules les associations ont relayé les témoignages de quatre victimes qui ont dû être emmenées à l’hôpital après des attaques à l’arme blanche dans le quartier de Cité El Ons de la ville. Plusieurs représentants locaux sont allés leur porter assistance à l’hôpital Habib Bourguiba de Sfax.

Les domiciles de ces personnes de nationalités guinéenne, ivoirienne, malienne et camerounaise ont été pillés par leurs agresseurs.

Le directeur de l’Observatoire tunisien des droits de l’homme, Mostafa Abdelkebir, a confirmé dans une publication Facebook que des migrants étaient mis à la porte de leur domicile et leurs biens vandalisés. « Ce qu’il se passe est un crime grave, a-t-il dit. J’appelle les autorités à assumer leurs responsabilités ».

À Tunis, samedi, plusieurs étudiantes subsahariennes ont été agressées à la sortie de leur foyer universitaire et de leur domicile, selon le communiqué de l’Association des étudiants et stagiaires subsahariens publié ce dimanche. Le communiqué invite les étudiants à rester une semaine de plus chez eux, et à appeler un numéro en cas d’abus.

« J’ai peur pour ma fille et j’ai peur pour ma femme » Depuis plusieurs jours, de nombreux migrants n’osent plus sortir de chez eux. Beaucoup échangent des messages via WhatsApp pour donner de leurs nouvelles et se partagent les dernières informations ou signalements d’agressions via les réseaux sociaux. À Bhar Lazreg, un quartier de la banlieue nord de Tunis où habituellement les Subsahariens cohabitent avec les Tunisiens, beaucoup se cloîtrent désormais chez eux.

Un Ivoirien vivant dans ce quartier témoigne anonymement : « Ça fait depuis 2015 que je suis en Tunisie et que je suis avec ma petite famille et tout et tout. Et, depuis que ces événements ont commencé et après le premier discours du président, il y a eu plein de choses qui se sont passées dans les autres quartiers. Depuis, chaque nuit, il y a toujours des agressions. Il y a des Tunisiens qui rentrent dans des maisons, qui cassent, qui volent, qui pillent. Il y a beaucoup de cas isolés. Actuellement, il y a des personnes qui sont prises au piège, qui se trouvent dans des quartiers où ils ne peuvent pas sortir, même pour aller acheter de la nourriture. Et moi-même, actuellement, je suis très triste. »

Il ajoute : « Je suis avec ma petite famille. On attend la journée du lundi pour aller à l’ambassade pour s’enregistrer et partir en Côte d’Ivoire. Parce que, actuellement, je n’arrive plus à rester ici. Parce que, avec ce que je vois vraiment, je suis très triste. J’ai peur pour ma fille et j’ai peur pour ma femme. »

Des Ivoiriens regroupés devant leur ambassade à Tunis
Ce 27 février, quelques centaines d’Ivoiriens se sont regroupés devant l’ambassade de leur pays, à Tunis. Beaucoup souhaitent demander un rapatriement volontaire après avoir été expulsés de leur logement dans la foulée des propos de Kaïs Saïed. D’autres disent ne plus se sentir en sécurité dans le pays.

Ce lundi, beaucoup parmi les présents sur place étaient ainsi en train de remplir un papier jaune pour obtenir une carte consulaire et s’enregistrer en cas de rapatriement. Ils ont répondu à l’appel de leur ambassade qui est en train de faire un recensement de ses ressortissants à la suite des déclarations du président tunisien.

Nombreux sont ceux qui ont confié ne pas forcément pouvoir repartir seul du fait du coût des billets d’avion et des pénalités aussi appliquées lorsqu’ils excèdent la durée de séjour dans le pays, à savoir 24 euros par mois.

Mais ce qui ressort surtout des témoignages des personnes sur place, c’est la tristesse face à la situation des derniers jours. Des femmes avec leurs enfants qui n’ont plus où dormir ou de quoi s’acheter à manger.

Certains ont confié à RFI s’être faits expulser de leur logement, avoir reçu un appel du jour au lendemain de leur employeur pour annuler leur travail journalier sur un chantier ou en tant que femme de ménage dans une maison, alors qu’ils n’avaient jamais eu de problèmes auparavant.

Les autorités tunisiennes ont en effet rappelé ces derniers jours qu’elles allaient appliquer strictement la loi aussi pour les Tunisiens, en ce qui concerne le logement d’étrangers et les emplois non-déclarés, tous les deux illégaux si la personne n’a pas de carte de séjour.

Beaucoup aussi de témoignages sur des agressions verbales et physiques dans la rue. La plupart des Ivoiriens rencontrés ont confié être dans le pays depuis 4 à 5 ans et ne jamais avoir imaginé devoir repartir de cette façon.

Sur les réseaux sociaux, un mouvement de solidarité commence à émerger avec des Tunisiens qui tentent de proposer un logement d’urgence aux migrants mis à la rue et collecter des dons pour des denrées essentielles.

AFP