mardi , 20 février 2024

Qui est Mahawa Keïta la rarissime femme chasseuse du Manding ?

 

Originaire de Siguiri, Haute Guinée, Mahawa Keïta porte le surnom « Gnanimandjo », un mot de la Langue nationale Maninka qui signifie littéralement : la souffrance n’est pas mauvaise. Elle est, de nos jours, une des rares femmes du Manding à appartenir à la confrérie « sacrée » des chasseurs.

Orpheline de père et mère depuis à bas âge, « Gnanimandjo » vit à Léro dans la sous-préfecture de Siguirini avec sa famille dont son époux Karamö Ansoumana Camara (un autre chasseur redoutable originaire de Kaaba, République du Mali). Au-delà de son métier de chasseuse, Mahawa est réputée dans la pharmacopée.

Rencontrée dans sa famille à Léro le vendredi 3 février dernier par un reporter de mosaiqueguinee, Mahawa Keïta a bien voulu nous parler de sa personne mais aussi de la confrérie des chasseurs à laquelle elle appartient. Une confrérie dont l’adhésion est sans distinction d’ethnie, de caste ou encore de religion.

Une fois admise au sein de la confrérie des chasseurs, nous apprend celle qui se fait affectueusement appelée Gnanimandjo, le nouveau membre n’a de père et mère que Sanènen et Kòndòlòn qui sont l’incarnation de la droiture.

Question : étant femme, pourquoi et comment avez-vous épousé la chasse ?

Mahawa Keïta : Les mains au dos, je salue et je rends hommage à tous les dozos (chasseurs). Ils sont mes maîtres. Pour répondre à votre question, quand j’étais toute petite, orpheline, j’étais en élévation chez une femme dans le foyer qui me soumettait toute sorte de corvée y compris la surveillance des troupeaux. Un jour, en plein mois d’août, entre 19 heures et 20 heures, sous une forte pluie, cette femme m’a obligé d’aller rechercher un de ses veaux qui est resté en brousse. Quand je suis allée en brousse cette nuit là, j’ai sérieusement souffert. Je suis restée dans cette souffrance sous la pluie, je suis tombée sur un Lion que j’ai confondu au veau. Dieu aidant, l’animal est resté docile et je lui ai mis la corde au cou pour l’envoyer à la maison. Quand ils ont vu l’animal le matin, depuis ce jour, ils ont commencé à avoir peur de moi. D’aucun ont dit que je suis une sorcière, d’autres disaient que je suis allée ramener la transformation de mon père. Car de son vivant, mon père avait sa transformation qui était un lion. J’ai tenté de me défendre mais en vain. Personne n’avait voulu me croire. Je suis restée à pleurer ce jour, les camarades de mon père sont venus me consoler en disant Mahawa arrête de pleurer. La souffrance n’est pas mauvaise mais c’est la mort qui l’ai (Gnanimandjo, saya le kadjou). Tais-toi. C’est là que ce surnom m’a été attribué. Le courage qui m’a amené à mettre la corde au cou du Lion. Et, c’est ce même courage qui m’a animé à intégrer la confrérie des chasseurs. Dans la tradition mandingue, un chasseur c’est une personne qui fait preuve de droiture, de bonté et de docilité.

Alors quel comportement qu’un Chasseur doit adopter ?

Tuer des animaux ça et là en brousse, ne fait pas de vous un Chasseur, non. Le Chasseur, c’est celui qui est correct, qui ne trahi pas, qui ne ment pas, qui ne vol pas, qui ne verse pas dans le concubinage et qui ne provoque pas non plus. N’avez-vous pas entendu parler des fétiches comme Sanèn et Kòndòlòn ? C’est un couple. Kòndòlòn est le masculin et Sanèn est le féminin. Ils sont l’incarnation de la droiture. Donc, le Chasseur est appelé à être droit, à être juste. Aussi, l’une des vocations du Chasseur, c’est le traitement des personnes à travers les feuilles et les racines contre les mauvais sorts et les mauvais esprits. Il y a un esprit auquel les gens doivent se départir. Un chasseur n’est pas un féticheur. C’est pour cela j’ai adhéré cette confrérie. La chasse m’a offert un charisme énorme. J’ai prêté serment que jusqu’à ma mort, je ne mentirai pas. Je ne ferai pas le concubinage et je ne trahirai pas. Par contre, toute personne qui me trahi, tu le verras de toi même.

De quelles sources tirez vous vos connaissances ?

C’est dans le rêve que Dieu m’a tout appris. Par exemple le sable (latourou), les graviers (bèrè) ainsi que les cauris (koron). Seuls le Coran et la chasse que j’ai apprise auprès des karamoko. Je travaille avec tous ces instruments. À un moment donné de vie, j’ai été caricaturée, diabolisée à cause de mes connaissances. Difficilement, j’ai trouvé un époux. Tellement que les gens avaient peur de moi. La preuve en est qu’aucun compatriote guinéen n’a osé m’épouser. Pourtant, je ne suis qu’un être ordinaire (…) Grâce à Dieu, je suis renommée dans le traitement des individus à base des feuilles et des racines.

Quel est votre dernier message au compte de cette interview à l’endroit de vos collègues Chasseurs au compte de cette interview ?

Depuis l’intrusion des partis dans la confrérie, la chasse a perdu sa valeur et chacun fait ce qu’il veut. La division s’est installée les chasseurs. Alors prenons conscience et redevenons nous-mêmes. Nous tuons des animaux en brousse pour nourrir des familles. Aucun dirigeant ne nous donne ni un fusil ni une tenue encore moins une cartouche. Pourquoi monnayer vos valeurs ? Suivons le chemin laissé par Mandén Mory.

L’entretien réalisé par Mamadou Sagnane depuis Léro dans la préfecture de Siguiri