dimanche , 4 décembre 2022

Guinée : le massacre du 28-Septembre, des heures de cauchemar

Fatoumata Dramé, Guinéenne de 55 ans, confie être saisie d’étourdissements à la seule évocation du stade du 28-Septembre.Des soldats l’y ont enlevée il y a 13 ans, et fait d’elle leur esclave sexuelle.
 
Fatoumata Dramé, mère de cinq enfants, fait partie des milliers de victimes des exactions perpétrées par des soldats, des policiers et des miliciens le 28 septembre 2009 dans et autour du stade dans la banlieue de Conakry.Elle compte au nombre des dizaines de femmes violées sur place ou dans le secret des casernes le jour même et les jours suivants.

Le procès des responsables présumés, dont le chef de la junte à l’époque, le capitaine Moussa Dadis Camara, doit s’ouvrir mercredi.

Au moins 156 hommes et femmes ont été tués, selon une commission internationale mandatée par l’ONU, entre 150 et 200 selon l’organisation Human Rights Watch.Un des aspects de cette ignominie est le déchaînement de violences sexuelles contre les femmes.Au moins 109 ont été violées, selon la commission internationale.Beaucoup ont été achevées.

« Même évoquer le nom du stade du 28-Septembre me donne des vertiges », raconte Fatoumata Dramé.Elle relate que des soldats l’ont kidnappée aux abords du stade livré depuis deux heures au chaos et à la panique.Ils l’ont emmenée et séquestrée seule pendant deux semaines au cours desquelles quatre soldats ont assouvi leurs pulsions.Elle ressent encore le traumatisme de la porte qui s’ouvrait.

« C’était infernal », souffle-t-elle.

Des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées au stade pour démontrer la force de l’opposition et dissuader le chef de la junte de se présenter à la présidentielle en janvier 2010.

– Au-delà de l’imaginable –

La junte avait interdit la manifestation et annoncé la fermeture du stade, nommé d’après la date du référendum sur l’indépendance en 1958.La foule a quand même convergé, et forcé les portes du stade.

Malgré des heurts sur le trajet, les témoins rapportent une atmosphère festive jusqu’à midi, quand des lacrymogènes ont été tirés de l’extérieur dans l’enceinte, précédant l’irruption de centaines de Bérets rouges de la garde présidentielle, de policiers et de miliciens.

Ils ont fermé les accès et ouvert le feu sans discrimination.Une fois les chargeurs vidés, ils ont continué au couteau, à la machette et à la baïonnette.Les témoins ont rapporté que des personnes avaient trouvé la mort en sautant des tribunes.D’autres ont été piétinées dans la bousculade.

Abdoulaye Barry, mécanicien de 47 ans et alors militant actif, se trouvait aux côtés de chefs de l’opposition, dont Cellou Dalein Diallo, qui devait être gravement blessé.Abdoulaye Barry a fait le mort parmi les morts pendant des heures.Il a vu « des choses horribles qu’un être humain ne peut pas imaginer, et à plus forte raison, commettre ».

Les soldats reprochaient à leurs victimes leur participation à la manifestation et leur opposition au capitaine Camara, avant de les exécuter, ont rapporté les témoins.

« C’était comme dans une jungle », se souvient Mouctar Bah, correspondant de l’AFP et de RFI: « ça courait partout, les enfants, les jeunes sautaient par dessus les murs tandis que les militaires leur tiraient dessus.Les plus chanceux parvenaient à s’échapper, même blessés, alors que d’autres retombaient du mauvais côté avant d’être achevés ».

– « Responsabilité criminelle » –

Lui et son confrère de la BBC, Amadou Diallo, ont été capturés par des soldats sur le point de les tuer quand deux gradés les ont reconnus et les ont sauvés in extremis.

Seul ou à plusieurs, les soldats ont violé les femmes, et en ont fini avec elles à l’arme à feu ou à l’arme blanche.Les défenseurs des droits estiment que nombre de rescapées ont tu leur calvaire par crainte de la stigmatisation.

Le jour même et les jours suivants, des dizaines de personnes ont été arrêtées et torturées.

Les instigateurs et les auteurs se sont employés à faire disparaître les traces, escamotant les cadavres au stade, dans les morgues et les hôpitaux pour les enterrer dans des fosses communes.

Les autorités ont commencé par contester la réalité des faits et reprocher à l’opposition d’avoir bravé l’interdiction de manifester.Devant l’immensité des crimes, la junte s’est retrouvée confrontée aux sanctions étrangères, à un examen des faits par la Cour pénale internationale et à une commission d’enquête internationale concluant à la commission probable de crimes contre l’humanité.

Le capitaine Camara a mis en cause des éléments incontrôlés.Mais la commission d’enquête internationale a conclu que les agissements de deux de ses collaborateurs présents au stade, les officiers Aboubacar Sidiki Diakité et Tiégboro Camara, également appelés à comparaître mercredi, pouvaient lui être « directement attribués ».Elle lui impute une « responsabilité criminelle directe ».

AFP