samedi , 1 octobre 2022

Interview – Bertrand COCHERY, ambassadeur de France en Guinée : « L’une de mes priorités, c’est d’aider la Guinée à régler des problèmes hérités du 20ème siècle »

Il est arrivé en Guinée le 8 février dernier. Le nouvel Ambassadeur de France en Guinée, M. Bertrand COCHERY a été conseiller à Conakry de 1996 à 1999. Ce diplomate aguerri n’est donc pas à son premier séjour dans ce pays. La rédaction du Nimba a eu un entretien avec lui le 25 avril dernier pour échanger sur sa mission et également les changements intervenus en Guinée.

NIMBA : Merci de recevoir l’équipe de Nimba. Est-ce qu’on peut connaitre vos priorités en matière de coopération, par quoi allez-vous commencer ?

Bertrand COCHERY : Les priorités en matière de coopération dépendent de l’évaluation des changements, positifs ou négatifs,  intervenus en Guinée au cours de ces dernières années, des besoins les plus importants du pays, et de nos avantages comparatifs. Les priorités  se définissent dans un cadre bilatéral et en liaison avec l’Union européenne.

Comme vous le savez, j’ai déjà été en poste à Conakry de 1996 à 1999, comme premier conseiller de l’Ambassade de France. Quinze ans après, je constate des changements, une dynamique et des transformations marquantes, en particulier dans la ville de Conakry. Le premier changement, aisément perceptible, a trait à l’urbanisation. Conakry compte environ aujourd’hui trois millions d’habitants, peut-être plus ; la ville est beaucoup plus étendue qu’elle ne l’était alors. Ce changement reflète l’urbanisation de l’Afrique (cf. Jean-Michel Sévérino, Le temps de l’Afrique) ; la Guinée n’échappe pas à cette grande tendance, présente dans tous les pays d’Afrique sub-saharienne, et qui va caractériser le 21ème  siècle africain, accentuant une migration des campagnes vers les villes qui a commencé au siècle précédent. Cette urbanisation ne concerne d’ailleurs pas que la capitale : d’autres villes d’importance, telle Kindia,  connaissent également ce phénomène de concentration urbaine.  Le deuxième facteur à prendre en compte tient au fait que la Guinée du 21ème siècle va être de plus en plus sollicitée, comme beaucoup d’autres pays d’Afrique sub-saharienne, au titre de ses richesses naturelles, de son potentiel hydrographique, agricole, minier. Nous sommes entrés dans une période de raréfaction des ressources naturelles. C’est à mon avis une carte majeure que doit jouer le continent africain, et la Guinée en particulier, puisque, pour reprendre des expressions classiques, ce «  château d’eau de  l’Afrique de l’Ouest » est également un « scandale géologique », allusion à un pays dont les richesses du sous-sol n’ont d’égal que les retards de développement.

Mes priorités s’articulent autour de deux grands axes. Le premier, c’est d’aider la Guinée à régler des problèmes hérités du 20ème siècle. Le second, c’est d’aider la Guinée à être en bonne position dans ce  siècle qui commence et qui, je l’espère, sera le siècle de l’Afrique. A partir de là nos actions peuvent se décliner autour de deux grands thèmes fédérateurs : la gouvernance et le développement. La première étape consiste à achever sans tarder le processus de transition et faire en sorte que ce pas majeur qui a été accompli avec l’élection du président Alpha Condé, en 2010, soit parachevé par l’élection d’une assemblée nationale. Mais la gouvernance ne s’arrête pas là.  L’appui de la France à la gouvernance s’étend aussi au renforcement de la gestion des finances publiques et à la structuration des corps de contrôle, de même qu’aux collectivités locales.

Enfin, la question de la gouvernance n’est pas séparable de celle de la société civile. Je crois que la Guinée peut être fière de sa société civile et de la dynamique dont elle a fait preuve en particulier entre 2007 et 2010.

En matière de développement, nos grandes priorités sont celles de la Guinée et s’appuient sur un savoir-faire et une présence ancienne et continue, qu’il s’agisse de la coopération dans le secteur culturel, dans le secteur de l’enseignement du français, ou encore de l’expertise et des financements de l’Agence Française de Développement. Le développement rural, l’énergie hydroélectrique, le transport ferroviaire ont d’ailleurs été  trois thèmes majeurs qui ont fait l’objet d’une  déclaration conjointe signée par le Directeur général de l’AFD, Dov Zérah et le Ministre de l’Economie et des finances Kerfalla Yansané, en mars dernier. Autre secteur crucial car porteur d’évolutions  prometteuses, je mentionnerai la formation professionnelle en appui  au secteur minier. Quand vous développez une industrie minière, quand vous faites venir des investisseurs, ces derniers ont besoin d’une main d’œuvre qualifiée. Si, comme on peut le souhaiter, ce secteur connait le développement attendu depuis tant d’années par les Guinéens, il faut être en mesure de mettre en place des programmes de formation professionnelle du niveau ouvrier au niveau de l’encadrement technique, pour pouvoir répondre à la demande des sociétés. Avec le concours de l’AFD nous allons mettre en place, avec l’Etat (Ministère de l’emploi et de la formation professionnelle) et les entreprises du secteur un partenariat public-privé, c’est-à-dire une formule innovante pour assurer un plan de développement cohérent de la formation, sur plusieurs années. Nous souhaitons qu’il puisse démarrer rapidement pour permettre aux Guinéens de bénéficier des opportunités d’emploi qui seront générées par le développement du secteur minier.


NIMBA : Le  débat politique est animé et la question autour de la Ceni est préoccupante et très sensible. A votre avis comment la société civile, dont vous venez de louer les efforts, devrait-elle se positionner dans cette situation ?


Bertrand COCHERY :
Je n’ai pas de leçons à donner à la société civile guinéenne qui a suffisamment apporté les preuves, dans le passé, de sa maturité, de sa capacité de mobilisation pour agir dans le sens de l’intérêt général et de la démocratie dans ce pays. En outre, la situation, aujourd’hui, n’a rien à voir avec celle de la fin des années 2000. Je pense de toute façon qu’il est utile d’écouter la société civile. Cela étant, je pense aussi que le moment est venu pour la société civile de réfléchir à ce que j’appellerai son repositionnement. Pourquoi ? Parce qu’au moment où la société civile, à la fin des années 2000, a été appelée à être sur le devant de la scène, elle remplissait un vide, né de la crise politique qui secouait le pays. Aujourd’hui, les partis sont de retour et réinvestissent le champ politique. Dans ce contexte, la société civile doit réfléchir à son avenir. Je pense en particulier qu’il est de sa responsabilité de se concentrer sur les secteurs d’intérêt social pour lesquels elle a une compétence incontestable, qu’il s’agisse du travail de terrain au niveau des collectivités locales, de la gestion publique, du travail auprès des jeunes ou des femmes. En se repositionnant sur ces secteurs, qui sont en quelque sorte son cœur de métier, la société civile restera non seulement pleinement fidèle à sa mission mais elle continuera à participer du politique. Il faut se placer dans la perspective d’une assemblée élue avec de nouveaux députés, qui pour certains, commenceront leur carrière publique. Vis-à-vis d’eux, la société civile pourra jouer un rôle de relais, un rôle d’information ; elle sera là aussi pour attirer l’attention sur des problématiques de terrain. La société civile a donc un très bel avenir devant elle.

NIMBA : Le porte-parole de Quai d’Orsay disait lors d’un point de presse dont nous avons reçu copie du communiqué, que la Guinée doit finir vite sa transition pour bénéficier des dividendes de son ancrage démocratique. Avec l’Agence française de développement, vous avez tout à l’heure parlé des projets en vue notamment l’énergie, la production électrique etc.… Est-ce qu’il faut attendre après les élections pour que ce processus soit déclenché ?


Bertrand COCHERY :
L’intervention bilatérale de la France ne s’inscrit pas dans une logique de conditionnalité. Ce serait une erreur de penser que tant que des élections ne se tiennent pas nous ne faisons rien pour le développement en Guinée. Il y a d’ailleurs en ce moment même à Conakry, dans le secteur du développement rural, une mission d’évaluation de l’Agence française développement(AFD) venue de Paris. Ce qui n’interdit pas d’appeler à une convergence de l’agenda de la gouvernance et de celui du développement. Je crois que tous les acteurs du pays sont parfaitement d’accord et parfaitement convaincus de cet optimum de convergence.


NIMBA : Les militaires sont  présents dans la vie politique en Afrique. N’est-ce pas une inquiétude pour la démocratie ?

Bertrand COCHERY : Évidemment nous condamnons sans appel les coups de force tels que ceux qui ont été récemment perpétrés au Mali ou en Guinée Bissau, et bien évidemment nous demandons à chaque fois que l’ordre constitutionnel soit rétabli. Puisque vous posez cette question de la place des armées dans les Etats d’Afrique sub-saharienne, nous sommes engagés ici en Guinée pour soutenir le processus de la reforme du secteur de la sécurité. Reconnaissons que de grands pas ont été franchis dans ce domaine. La mise à la retraite de quelque quatre mille militaires représente un progrès remarquable. Il faut le dire : félicitation à la Guinée, car ces mesures demandaient détermination, courage, organisation. Chaque fois que j’ai l’occasion d’intervenir, je salue cette réforme difficile qui a été accomplie par les autorités de ce pays. Il faut continuer cet effort. Nous sommes, par notre programme de coopération dans le domaine de la sécurité et de la défense, aux cotés du Ministre de la Défense et des armées guinéennes. Plus largement, il faut rebâtir le lien Armée-Nation. Je suis sûr qu’il y a des volontés pour aller dans le bon sens.

NIMBA : Vous connaissez la Guinée pour avoir été en poste ici en 1996. A votre avis, de cette date à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ?

Bertrand COCHERY : Quinze ans après, les langues se délient, la parole est plus libre, les opinions s’expriment par un ensemble de médias beaucoup plus large et diversifié. Il y a quinze ans on comptait quelques journaux de qualité. Aujourd’hui, il faut en convenir, il suffit de se promener dans la ville, de consulter internet, d’écouter la radio, de regarder la télévision : la diversification du paysage médiatique est une réalité. La liberté de la presse est en marche, et c’est l’occasion de saluer les institutions telles le CNC, qui accompagnent ce mouvement. Le paysage médiatique a aussi gagné avec la création de la ‘’Maison de la Presse’’, qui a fait la preuve de son utilité au moment des élections présidentielles de 2010. C’est un autre beau symbole de cette ouverture de la société guinéenne.


NIMBA : A la cérémonie d’ouverture du Salon du Livre, vous avez, dans votre discours, insisté sur la nécessité d’intégrer la culture en tant qu’élément stratégique de développement pour lutter contre la pauvreté. En quoi faisant ?


Bertrand COCHERY :
La culture fait partie intégrante de la panoplie des moyens que nous mobilisons pour aider la Guinée sur le chemin du développement. La culture est inséparable de l’éducation. Les 72 heures du Livre ont eu  raison de poser la question de la place du Livre dans l’éducation. La culture est aussi le moyen pour un peuple et une génération, je pense notamment à celle des plus jeunes qui ont aujourd’hui entre 12 et 32 ans, de prendre conscience de ce qui fait la richesse et l’identité de son pays. La culture participe pleinement du développement : pas de développement sans mémoire. Pas de développement sans conscience de ce qu’a été l’histoire de la Guinée et de ses grandes composantes culturelles. Pensons à l’histoire du Manding, du Fouta Djalon, pensons à la diversité culturelle en Guinée forestière, pensons à l’histoire de la Basse Cote, zone d’accueil et de contact au cours de l’histoire, avec des civilisations comme celle des Bagas. Cette richesse extraordinaire et cette histoire  complexe et douloureuse ont été servies par de grands écrivains comme Djibril Tamsir Niane, Thierno Monénembo, par Lamine Camara, ancien ministre des Affaires Etrangères,  pour ne citer que ceux que j’ai eu le plaisir d’approcher… Tout cela participe de ce qui a toujours été une force de la Guinée, c’est-à-dire le brassage, la circulation des cultures entre toutes les composantes du pays, qu’on ne saurait enfermer dans des frontières ethniques.


NIMBA : Vous évoquiez tout à l’heure le nom de Djibril Tamsir Niane, dont la bibliothèque a été calcinée. Sur votre initiative, des experts devaient venir de la France pour sauver ce qui pouvait l’être. Quand est-il ?


Bertrand COCHERY :
Effectivement nous avons pu faire venir deux experts de la direction des Archives du ministère des Affaires Etrangères dont une collègue experte en restauration et sauvetage des papiers. Il fallait faire le tri de ce qui pouvait être sauvé et de ce qui ne pouvait malheureusement plus l’être. La mission est restée trois jours. Elle a analysé et trié les documents, constamment aidée par le professeur, ses proches et ses étudiants. Cela a permis de faire un premier diagnostic de ce que seraient de bonnes conditions de conservation de ce qu’on a pu sauver. La France a apporté cette expertise de première urgence. Je l’ai fait à la fois en ma qualité d’ambassadeur, au titre des relations culturelles que nous avons avec la Guinée, et par un profond et amical respect pour l’œuvre du professeur Djibril Tamsir Niane. Maintenant, c’est à la fois aux institutions publiques guinéennes mais aussi aux volontés privées de se lever, de répondre à l’appel lancé par le ministre Ahmed Tidjane Cissé pour conserver et mettre en valeur le travail extraordinaire d’une grande mémoire de la Guinée, qui dépasse les frontières de ce pays parce qu’il s’agit de la mémoire du Manding.

Propos recueillis par
Monique Curtis et Naby Moussa Camara (LE NIMBA N°40 du Jeudi 17 Mai 2012)