samedi , 8 mai 2021

Interview : les vérités de Cellou Dalein Diallo

Dans une interview accordée à Enquête, un quotidien sénégalais, le président de l’UFDG, Cellou Dalein Diallo livre sa part de vérité sur le régime Alpha Condé, l’attaque contre la résidence privée du président de la République et l’atmosphère qui règne au sein de son parti politique.

Le quotidien Enquête : Cellou Dalein Diallo, comment va la Guinée ?

Cellou Dalein DIALLO : Elle va mal en raison d’une crise née de l’absence d’une volonté politique du  gouvernement d’organiser des élections équitables, libres et transparentes. La transition s’achève avec la mise en place de l’Assemblée nationale. La Communauté internationale et nous-mêmes avions souhaité que ces élections législatives soient organisées courant premier semestre 2011 avec le même fichier électoral, la même Ceni (Commission électorale nationale indépendante, Ndlr), le même président de la Ceni. Malheureusement, les autorités ne l’ont pas voulu ainsi. Elles se sont engagées dans un processus de recensement intégral des électeurs, et ceci en violation flagrante du Code électoral qui stipule que le fichier électoral est permanent et fait l’objet de révisions.

Pourquoi le gouvernement se lance-t-il dans un recensement intégral des électeurs ?

Il a estimé que ce fichier n’était  pas fiable. Mais moi je ne suis pas d’accord. C’est le même fichier dont on dit qu’il n’est pas fiable qui a permis l’élection du président de la République. Vous savez, la révision permet de corriger certaines imperfections. Parce qu’ils (les gens du pouvoir, Ndlr) affirment sans le démontrer et sans preuves qu’il y a des enfants de 14 ans et beaucoup de non Guinéens dans ledit fichier. Mais moi, je n’y crois pas parce que personne n’a encore amené les preuves de ces affirmations. Nous avons environ 4,2 millions d’électeurs recensés. Et grâce à l’appui technique et financier de nos partenaires au développement, la société Sagem, qui a fait établir le fichier électoral du Ghana et de la Côte d’Ivoire, avait été recrutée pour créer le fichier guinéen. Le fichier a de petites faiblesses comme tous les fichiers du monde parce que c’est une œuvre humaine, mais il a quand même servi à élire le président de la République (Alpha Condé, Ndlr). Et on peut, pour les faiblesses identifiées, les corriger pendant la révision. Nous pensons que le recensement intégral des électeurs ne vise qu’à permettre au pouvoir de tripatouiller ce fichier afin de se donner les chances de gagner ces élections législatives.

Dans ce processus, la CENI joue un rôle important. Mais vous lui reprochez de jouer un rôle partisan ?

La Ceni a déjà prouvé qu’elle n’était plus neutre et impartiale dès lors qu’elle a transféré une partie de ses prérogatives au ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation. C’est une tentative qui avait été déjà notée pendant l’élection présidentielle car certains voulaient déjà que le ministère de l’Administration territoriale organise les élections.

Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il y ait manifestations le 27 septembre dernier ?

Depuis mars 2011, l’opposition est en train de frapper à la porte du ministère de l’Administration du territoire pour demander le dialogue. A la suite d’une lettre adressée par le ministre de l’Administration du territoire aux partis d’opposition pour les inviter à prendre part à un audit du fichier électoral, nous, le Collectif des partis politiques pour la finalisation de la transition (une coalition de 19 partis politiques qui ont récolté, lors de la présidentielle de l’année dernière 65% des suffrages exprimés au premier tour, Ndlr), avions répondu à l’époque pour dire qu’on ne pouvait pas prendre part à une opération dont nous ne sommes pas convaincus de la nécessité et de l’opportunité. Nous voudrions qu’on se retrouve avec le ministère pour trouver un accord sur un calendrier, identifier les actions nécessaires à l’organisation d’un scrutin équitable. Mais le ministre de l’Administration du territoire n’a rien voulu comprendre.

Et qu’avez-vous fait ?

Pendant trois mois, nous avons insisté, il n’a pas voulu nous recevoir. C’est seulement le 18 juin que le président de la République a annoncé que le dialogue était possible. Et qu’il renonçait au recensement pour faire une révision comme le stipule la loi. Nous étions naturellement soulagés. Très rapidement, nous avons rédigé un mémorandum dans lequel on a indiqué les points qui devaient faire l’objet de discussions, au cours du dialogue qui devait être donc lancé.

Nous avons déposé ce mémorandum au niveau du ministère de l’Administration du territoire qui, à l’époque, nous a bien reçus. Il nous a dit que ce que nous demandons n’était pas impossible et que très rapidement il allait nous appeler à la table de négociations pour qu’on essaie de trouver un consensus par rapport à toutes les questions soulevées. Mais il faut qu’on lui donne une semaine pour rendre compte au chef de l’Etat de nos discussions préliminaires. On est restés comme çà et il n’y a pas eu de suite. Mais au même moment, la Ceni était en train de poser des actes qui rendaient inutile la discussion sur certains points.

En quoi faisant ?

Ils ont déjà passé le contrat avec WiMec qui est une société chargée de la mise à jour du fichier électoral à travers un recensement intégral. Pour 5 millions d’électeurs potentiels, si chacun devait passer devant la commission administrative, ce ne serait pas faisable en un an. Cela demande quand même un peu de temps et il n’était pas possible de faire cela en trois mois. La Ceni a aussi choisi des sociétés pour mener les opérations dont une société guinéenne, Sabari technologies, dont le Pdg était le représentant du Rpg (Rassemblement du peuple de guinée, le parti du président Alpha Condé, Ndlr) à la commission technique de la Ceni. Et tout cela sans transparence. Nous ignorons pour quel motif la Sagem a été renvoyée étant donné que celle-ci avait été choisie à l’issue d’un appel d’offres international.

Pourquoi alors avoir proposé la date du 29 décembre ?

Comme le gouvernement est sous la pression de la communauté internationale, il faut donner une date. Ils ont demandé à la Ceni de le faire. La Ceni a donné le 29 décembre parce qu’on a dit que cette date devait se situer à l’intérieur de 2011.

Pour quelle raison le 29 décembre ne serait pas une bonne date pour la tenue des élections ?

D’abord au terme de la loi, le président de la République doit convoquer le corps électoral 70 jours avant la tenue des élections. Le corps électoral avant d’être convoqué, doit être connu et constitué. Donc, il faut que l’opération de révision ou de recensement soit terminée. La Ceni avait annoncé le début de la révision pour le 05 octobre si c’est une révision, appelons-la comme telle, avec délivrance de cartes d’identité et de cartes d’électeurs. Ce qui implique donc le passage devant les commissions administratives de 5 millions d’électeurs potentiels ; on ne peut pas finir cela avant un an. Or dans ce cas de figure, s’ils engagent la révision le 05 octobre, il faudrait, pour que la date du 29 soit tenue, que les électeurs soient convoqués le 19 octobre. Est-ce qu’on peut en deux semaines recenser 5 millions d’électeurs ?

Qu’avez-vous fait quand cette date a été proposée ?

Lorsque cette date a été annoncée, le ministre de l’Administration du territoire a écrit pour répondre enfin à notre mémorandum de juillet qu’on a déposé à la suite de l’annonce du président d’autoriser le dialogue. Il nous répond en gros de nous adresser au Conseil national de transition (CNT), au Conseil national de la communication (CNC), à la Ceni, à la Justice pour les différents points que nous avons soulevés. Il nous a fermé la porte.

C’est ce qui a motivé votre marche du 27 septembre ?

Oui, c’est le mépris et l’arrogance du gouvernement et de la Ceni qui nous ont amenés à nous exprimer autrement. Nous sommes allés voir le CNT pour lui demander d’user de son influence afin d’infléchir la position du gouvernement par rapport à l’ouverture du dialogue autour du calendrier électoral et des modalités d’organisation des législatives. Nous sommes allés au Conseil économique et social, au Conseil national de la communication. Nous avons contacté la société civile, tous les diplomates en poste à Conakry pour leur demander d’intervenir. En vain. D’où la marche pacifique du 27 septembre.

Que s’est-il passé ce jour ?

Le gouvernement, pour une fois, a fait semblant d’accepter la marche parce qu’elle est légale. Nous avions l’obligation d’aviser les autorités, c’est comme chez vous au Sénégal. Nous avons adressé des correspondances aux délégations spéciales composées exclusivement de membres du parti au pouvoir, car tous les conseils communaux ont été révoqués, sauf une seule commune, Matam. Le gouvernement fait comme s’il est d’accord. Les communiqués sortent, les autorités se prononcent :  »Il faut que les militaires restent dans les casernes et l’encadrement de la marche devrait être assuré par la gendarmerie et la police ». Nous mêmes, on était très heureux de cette coopération (…) Mais, il y avait une voix discordante, celle du Gouverneur de Conakry (le commandant Sékou Resco Camara, Ndlr) qui a annoncé partout, en particulier à la télévision, sa volonté de réprimer les manifestants. Les forces de l’ordre se sont déployées très tôt dans certains quartiers et chaque fois qu’un jeune apparaissait, on le prenait, on le frappait ou on l’embarquait. Et lorsqu’il y avait un groupe, on utilisait le gaz lacrymogène et parfois, des balles réelles. Les jeunes, à certains endroits, résistaient.

Donc, en fait, la marche n’a pratiquement pas eu lieu, c’était l’affrontement entre les jeunes qui voulaient marcher et les forces de l’ordre.

Et après, il y a eu des arrestations?

Le soir du 27 septembre dans la journée, moi-même je suis sorti, lorsqu’on m’a dit qu’il y avait trois morts. Je suis allé jusqu’à Bambéto. Au fur et à mesure que je passais, les gens sortaient. Arrivé là-bas, j’ai dit qu’avec trois morts, c’en était déjà assez, qu’il fallait rentrer. J’ai compris le jeu du pouvoir qui n’était pas franc.

Le soir, on a décidé de faire du 28 une journée de prières et de recueillement. Nous avions rédigé un communiqué à cet effet qui a été largement diffusé. Mais le gouvernement a donné des instructions aux forces de l’ordre d’aller tuer dans l’oeuf toute possibilité de manifestation le lendemain. Donc toute la journée du 28, elles ont procédé à des arrestations massives dans les quartiers de Coza, Bambéto, Wanindara, Hamdallaye.

Plus de 500 personnes en ont été victimes. On a parlé de la traduction devant les tribunaux de 362 personnes mais il y en a deux fois plus. Le 28, ils en ont arrêté encore. Mais comme ils n’avaient plus de places dans les gendarmeries et commissariats de police de Conakry, ils ont envoyé les gens au km 36 dans la préfecture de Dubréka.

Comment voyez-vous ces législatives si vos griefs sont réglés ?

Nous voulons juste des élections équitables permettant à chaque parti d’avoir un groupe de députés reflétant son poids politique. À cet égard, si les élections sont transparentes, je ne me fais pas de soucis. Je serai majoritaire au parlement. Si au premier tour de la présidentielle, moi tout seul, avec 23 autres candidats, j’ai eu 44% des suffrages exprimés, si je mène une bonne campagne, si le scrutin est équitable, j’aurai un groupe majoritaire.

Si le Parlement est contrôlé par un parti qui n’est pas au pouvoir, c’est la cohabitation ?

Oui, tout à fait. On peut se retrouver devant cette situation. Mais, il faut savoir que moi, je me bats pour des valeurs. Je ne fais pas de la politique pour l’exercice pur et simple du pouvoir. Je veux que mon pays soit démocratique. Je veux qu’une réconciliation effective soit mise en oeuvre, que la fraternité soit promue, l’égalité des citoyens assurée, le bien-être des citoyens amélioré.

Dans ce bien-être que vous évoquez, il y a la question ethnique qui fâche. Quelles solutions pour y mettre un terme ?

La première solution, c’est la mise en place d’un État de droit, neutre et impartial qui ne reconnaît que le citoyen guinéen et non pas celui qui fait la distinction entre celui qui vient du Fouta, de la Basse Guinée ou de la Guinée forestière. Si vous mettez en place un véritable État de droit, vous faites en sorte que vos actes, vos décisions, soient pris dans la transparence suivant des critères objectifs ; ça peut régler un grand problème.

Bien entendu, il y a des actes à la discrétion du président de la République. Mais il doit veiller aussi, compte tenu des susceptibilités et des préjugés, à ce que ces actes soient des actes qui vont dans le sens de l’apaisement, dans le sens de susciter la confiance et l’espoir chez tous les autres. On a besoin de confiance.

Lors de la présidentielle, tous les candidats ont tiré sur la fibre ethnique…

Moi, non ! Je défie quiconque de prouver que dans mes discours, dans mes comportements ou dans mes attitudes en public ou en privé, j’étais dans cette situation. Au contraire, j’ai combattu le tribalisme. Je suis allé solliciter le suffrage des Guinéens dans les 38 circonscriptions sans exclusion. Mon adversaire (Alpha Condé, Ndlr) ne peut pas en dire autant car il n’a pas été au Fouta. Ni au premier tour, ni au deuxième tour.

Je suis premier à Kindia, ce n’est pas le Fouta, premier à Fria, qui n’est pas le Fouta, deuxième à Siguiri dans le fief de Alpha Condé, devant Lansana Kouyaté et Mamady Diawara qui sont de la région, deuxième à Kérouané, Faranah,  Boké, Coyah, Dubréka, etc.

On vous reproche d’avoir mis en place un parti uniquement pour les peulhs ?

Ah non ! Vous pensez que les 44% que j’ai obtenus au premier tour de la présidentielle, c’est seulement des Peulhs ? Non ce n’est pas vrai. C’est une campagne menée par mes adversaires pour me discréditer. C’est vrai qu’une grande majorité de mes militants vient du Fouta, mais je suis le parti le mieux implanté dans l’ensemble du territoire national et je suis allé solliciter le suffrage de tous les Guinéens.

Dans les actes et discours du président de la République, qu’est-ce qui ne vous rassure pas ?

Dans l’administration guinéenne, il y a des gens qui font carrière dans un secteur donné. Parfois, ils sont du PEDN (Parti de l’espoir et du développement national, Ndlr) de Lansana Kouyaté et de l’UFDG (l’Union des forces démocratiques de Guinée, Ndlr), mon parti. Mais, on est en train de briser leurs carrières pour mettre partout des gens du Rpg. Comme le Rpg, la majorité de ses militants est de la Haute Guinée, parfois les gens ont tendance à croire que c’est la région qui est privilégiée alors que c’est un parti.

Parlons de la tentative d’assassinat du président Alpha Condé. Ce jour-là où étiez-vous ?

A Dakar, au Méridien président.

Au Méridien ?

Oui ! au Méridien-président.

Alpha Condé dit que le complot a été préparé en ce lieu et il accuse même votre bras droit, Bah Oury.

Je ne crois pas à cette accusation. Je déplore d’ailleurs l’interférence du président de la République dans les investigations de la Justice. Lorsqu’il y a cette attaque contre le président, j’étais à Dakar. Quand j’ai été informé, j’ai condamné cet acte. J’ai souhaité la mise en place d’une commission d’enquête indépendante pour que ses conclusions soient acceptées. Mais dès le lendemain, le président a accusé des leaders politiques, des opérateurs économiques et des chefs militaires avant toute enquête. (…) Il a orienté les enquêtes avant même la publication de toutes conclusions. Et il a nommé les Bah Oury, Tibou Camara et Diallo Sadaka, comme étant les commanditaires de l’attaque. Et ça, c’était en violation du secret d’instruction, du principe de la séparation des pouvoirs et donc tout cela chez moi constitue des sources, des motifs de douter.

Pourquoi ?

Je connais les trois accusés. Tibou Camara et Bah Oury ne s’adressent presque pas la parole depuis l’entre-deux tours de la présidentielle. Je les connais très bien, l’un est mon collaborateur, l’autre un ami. Moi-même, j’ai essayé de les réconcilier mais je n’ai pas réussi. C’est pourquoi je les vois mal s’asseoir pour discuter d’un complot contre Alpha Condé. Et je sais que Bah Oury a les mêmes difficultés relationnelles avec Diallo Sadaka.

Le fait que vous les connaissez tous les trois ne fait-il pas de vous le commanditaire ?

(Rires). Je suis un républicain opposé à la violence. J’utilise les voies légales pour m’opposer aux dérives dictatoriales d’Alpha Condé. Je ne suis pas quelqu’un à ce stade qui fait recours à des violences ou à des assassinats, à des rebellions. Je mène le combat dans le respect de mes principes et valeurs. Je ne peux donc envisager de telles entreprises. Et ce n’est pas pour rien que dans mon parti, certains extrémistes me considèrent comme un faible incapable de lutter contre Alpha Condé. Ils savent que je ne peux pas accepter l’utilisation de certains recours.

Dans l’interview que le président Condé a accordée au quotidien EnQuête, il était question des contrats miniers, de la transparence dans leur gestion, de ceux qui ont été suspendus, etc. Vous qui avez été aux affaires, vous sentez-vous visé par ses dires ?

(Calme). Non, je ne me sens pas visé. Pas du tout. Je sais les actes que j’ai posés, je les assume. Les audits contre moi ont même commencé avant l’arrivée de Dadis Camara au pouvoir. Je suis fier de ce que j’ai fait pour mon pays dans les différents ministères que j’ai dirigés. Je suis prêt à répondre au cas échéant aux reproches.

Et les contrats renégociés ou suspendus…

Chaque gouvernement peut avoir ses politiques. Je pense que l’essentiel est de rassurer les investisseurs par rapport à la stabilité du pays. Mais si le régime fiscal n’est pas favorable aux intérêts du pays, je trouve tout à fait normal de le renégocier (…). Si on peut améliorer les revenus que le gouvernement tire de l’exploitation de ces mines, c’est une bonne chose. Je ne peux qu’encourager le gouvernement sous réserve qu’on ne fasse pas fuir les investisseurs.

Quels sont les actes ou les décisions sur lesquels vous êtes en phase avec le président Condé ?

(Il hésite). Il n’y en a pas beaucoup. Sur les choses essentielles, il y a des divergences majeures entre le président et moi. La manière de mener la réconciliation, par exemple. Il ne s’agit pas de faire de grands discours sur les vertus de la réconciliation, en affirmant qu’on est au service de la Guinée et de tous les Guinéens. Il faut poser des actes d’apaisement qui suscitent la confiance et l’espoir chez chaque Guinéen.

SOURCE : Enquête

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