mercredi , 27 octobre 2021

Interview- Diaby Gassama Kalifa, président de l’ONDG: « Il faut cesser de communautariser l’histoire sociopolitique de la Guinée »

Diaby Gassama Kalifa, juriste, est président de l’Observatoire National de la Démocratie en Guinée (ONDG). Nous l’avons rencontré pour parler de la situation sociopolitique que traverse, en ce moment, la Guinée. A bâtons rompus et sans langue de bois…


Mediaguinee.com: La transition guinéenne est devenue un processus qui éprouve de plus en plus du mal à arriver à son terme. Qu’est-ce qui, à votre avis,  explique cette situation ?


Diaby Gassama Kalifa:
Les difficultés actuelles auxquelles est confrontée la transition démocratique guinéenne trouvent son explication dans les paramètres structurels et conjoncturels qui façonnent l’histoire sociopolitique guinéenne depuis des décennies.

Structurellement, j’entends évidemment ici l’architecture sociale et politique, la Guinée est amplement à la portée, dans le cadre d’un jeu politique pluraliste et concurrentiel, de la moindre crise politique qui dans un cadre normal passerait presqu’inaperçue.

Ce pays est constitutif d’une diversité ethnique de surcroit manipulée, qui est devenue dans le champ politique son talon d’Achille.

Lorsque cette diversité ethnique s’incarne dans les formations politiques, la concurrence des idées et des solutions cèdent la place à des susceptibilités et des subjectivités politiques. Les partis politiques devenant l’autre face des identités ethniques et communautaires dans son expression la plus fermée et sectaire, les combats politiques perçus en démocratie comme source d’émulation deviennent source de conflits irréductibles, voir de violence.

Avec un tel schéma, une telle représentation d’une réalité qui ne demande qu’à être transformée par l’œuvre politique, toute défaite politique est vécue comme une défaite identitaire, par conséquent inacceptable.

Cette vision erronée de l’identité dans le champ politique en l’occurrence démocratique est un des freins majeurs de la démocratisation de la Guinée.
Et pourtant en réalité, le problème en Guinée est moins les ethnies que leur instrumentalisation d’une part, et par conséquent l’inadaptabilité que cette instrumentalisation crée avec le modèle démocratique institutionnel choisit. C’est-à-dire qu’on veut un modèle démocratique pour une structure et des comportements inadéquats.

Cette paralysie structurelle de la dynamique démocratique en Guinée est d’autant plus préoccupante et navrante que l’ethnicisme dogmatique et politique qui la charpente est particulièrement et fondamentalement instrumentalisé par des responsables politiques qui trouvent là source d’arguments imparables fussent ils nuisibles pour la paix, la cohésion et la prospérité nationale.

La démocratie est par définition un système de concurrence, celles des idées, des approches et des solutions. Ainsi entendue, la démocratie n’existe que dans la confrontation objective des opinions, débouchant sur une possibilité de choix libre et éclairé.

Cette approche de l’idée démocratique est difficile dans le contexte Guinéen, car tout choix politique est vécu comme un choix mécanique, la majorité est perçue comme une donnée mécanique et la défaite également comme une faiblesse mécanique. Terrible piège, n’est ce pas. Dès lors, comment faire vivre une telle idée de la démocratie, avec sa dimension concurrentielle et symboliquement conflictuelle ( je dis conflit et non violence !) dans une société où préexiste une différenciation socio-identitaire prononcée ? D’autant plus que les partis politiques qui sont une des voies fondamentales de l’expression démocratique concurrentielle sont généralement taillés à l’image de cette segmentation ethnique et identitaire ? Une similarité telle, qu’aucune confrontation politique ne saurait échapper à une lecture identitaire, ethnisante et donc exclusive et potentiellement de confrontation. Tel es l’enjeu et le défi auxquels la Guinée fait face.

Que faire alors Monsieur Diaby ?

Il faut choisir entre trois possibilités : le simplisme dangereux, l’entêtement inefficient ou le réalisme inventif.

Le simplisme dangereux, C’est la victimisation sectaire et la culpabilisation réductrice et dogmatique. Il faut absolument trouver les victimes et les coupables des peines et des souffrances, certes légitimes et douloureuses, mais complexes et entremêlées. Nommer les victimes et les bourreaux ? Se victimiser en culpabilisant les autres ? Quand par définition l’identitarisme dans le champ politique renvoie à une subjectivisation et une manipulation transversale donnant naissance à des postures de victimisation et de culpabilisation alternative…erronée mais subjectivement légitime de part et d’autre.

L’entêtement inefficient, c’est continuer à faire fi de nos réalités socioculturelles et politiques têtues en s’embourbant dans un mimétisme démocratique et institutionnel formel de plus en plus problématique et paralysant ? S’installant ainsi dans l’illusion d’une démocratie qui nous crée plus de problèmes que de solutions. C’est-à-dire dans une démocratie formellement fonctionnelle, mais instable et potentiellement violente.

Car, aucune volonté de démocratisation ne saurait faire l’impasse sur des réalités structurelles et conjoncturelles objectives et subjectives. Je crois beaucoup à la puissance du politique et de la politique, mais celle-ci ne saurait suffire pour faire abstraction sur un certain nombre de réalités puissamment établies et ancrées dans nos normes socioculturelles et politiques.

Ou alors choisir le réalisme inventif, c’est à dire faire preuve d’ingéniosité institutionnelle et fonctionnelle qui, tout en demeurant fidèle à ce qui est substantiellement constitutive de l’idée démocratique, peut nous faire coexister la possibilité d’un fonctionnement démocratique régulier et concurrentiel, tout en le soustrayant de sa part conflictuelle violente du fait de la structure sociale, qui mettrait en danger la cohésion et la coexistence nationale.

Pour cette dimension structurelle de la crise qui rythme la vie politique nationale, il ne faut pas faire l’économie, au-delà des réponses ponctuelles et urgentes, d’un débat de fond sur le modèle démocratique et institutionnel qu’il nous faut. Ce débat, loin d’être un chemin de fragilisation, sera salutaire pour le pays et pour notre choix collectif du vivre ensemble paisible et prospère.

Je ne dis pas que nous devons considérer cette réalité comme immuable. Nous sommes dans la situation d’une société pré-nationale, où l’existence de la nation, malgré certains acquis indéniables, est plus formelle que réel dans le jeu politique. Il faut garder l’espoir d’une construction nationale solide et démocratique. Mais il faut se donner les moyens intellectuels et politiques pur y arriver, et avant d’y arriver de préserver ce qui est réel pour mieux espérer ce qui doit advenir.

Et comment faire cela Monsieur Diaby ?

Pour commencer il faut placer au cœur de notre objectif démocratique la question de l’éducation citoyenne, civique et politique. Et cette obligation s’impose aussi bien au pouvoir qu’à l’opposition.

L’émergence d’une conscience citoyenne doit être au cœur du projet de construction national et démocratique. Car, il sera difficile d’espérer une nation démocratique en Guinée, en tout cas pour ce qui est de la forme démocratique déjà choisie formellement et juridiquement donc constitutionnellement, sans l’existence de l’Etre Citoyen. C’est-à-dire une identité spéciale débarrassée des allégeances identitaires originelles et communautaires ou religieuses.

On n’est toutefois pas obligé d’emprunter le même chemin et la même méthodologie que certains pays modèles en la matière. Il faut faire preuve certes de volontarisme politique, mais aussi d’inventivité politique contextuelle, de subtilité et de flexibilité institutionnelles. En attendant d’arriver au niveau d’une société de Nation, il faut faire en sorte, institutionnellement, politiquement, et symboliquement, que les défaites politiques ne soient jamais considérées ou appréhendées comme des défaites identitaires ou communautaires.

Il faut faire en sorte que les perdants ne perdent pas tout, et que les gagnants ne gagnent pas tout. Et surtout qu’aucune victoire politique n’apparaisse comme une victoire identitaire ou communautaire.

C’est notre structurelle sociale et mentale actuelle qui l’exige et le commande, dans l’intérêt général et pour l’aboutissement de notre objectif démocratique.

A défaut, et comme c’est le cas en ce moment, on se retrouvera dans une situation ou les règles et les jeux démocratiques ne seront jamais perçus comme tels.

Tenez, dans tout pays démocratique normal, on ne reprochera à celui qui sort gagnant d’une compétition politique de ne pas choisir des personnes (fussent-elles compétentes) dans le camp de ses adversaires politiques. Et c’est ce qu’on fait en Guinée.

On reproche au Président élu de ne pas prendre des individus qui ne soutenaient par ailleurs pas son programme et sa vision politique, ou d’en écarter ceux qui ne partagent pas sa vision politique.

Dans n’importe quel pays ou contexte démocratique normal avec une Nation, ces reproches seraient considérés comme totalement insensés, voir même ridicules. Car en politique et en démocratie, on gouverne avec ceux et celles qui ont mené le combat avec nous et qui partagent une même vision politique et programmatique.

Et pourquoi ça ne se passe pas comme ça en Guinée ?

Parce que tout simplement nos partis politiques et toutes nos structures partisanes sont à l’image de nos appartenances ethniques et identitaires.

Ce qui réduit toute opposition politique à une opposition ethnique, et ainsi donc tout choix politique est interprété et perçu comme un choix ethnique. Ce qui est très généralement faux, mais que voulez vous, l’ethnie se confondant à la politique et au choix politique, cette perception est souvent séduisante et convaincante. C’est aussi çà la logique du choix politique et de la démocratie concurrentielle.

Imaginez que le Président de la République change un préfet qui ne lui était pas favorable politiquement, et quoi de plus logique dans un contexte démocratique et structurel normal.

Mais si ce préfet est ethniquement identifié et différencié, c’est la lecture ethnique qui prédominera hélas. C’est ce qui se passe en Guinée. Conséquence de l’assimilation de la politique avec l’ethnie.

En France par exemple, un pouvoir de droite à la suite d’une victoire politique peut changer aisément et sans qu’il en soit récriminé, tous les préfets ou procureurs de ne semble pas être du même bord politique que lui.

L’important est que ceux et celles qui sont choisis agissent et se comportent dans le strict respect des dispositions constitutionnelles et légales. On peut regretter ce genre de choix, on peut s’en émouvoir, mais cela rentre la logique de toute démocratie concurrentielle et majoritaire.

Mais la Guinée n’est pas la France, parce qu’en France la lecture d’une telle situation ne sera point ethnique ou identitaire, mais politique ou alors éthique.

N’empêche, il faut trouver en Guinée une solution à cette situation. On ne peut pas faire comme si de rien n’était. On ne peut pas faire comme si ces perceptions d’exclusion étaient insignifiantes. Elles sont réelles puisqu’elles sont expressives, elles sont réelles puisqu’elles créent des frustrations et des sentiments d’exclusion. Même si tout cela est grandement et manifestement, on le sait, le fruit d’une manipulation politique et intellectuelle de la part d’une élite désemparée.

Le pire est à craindre lorsque cette situation est instrumentalisée par des responsables politiques qui savent pertinemment qu’il est tout à fait logique qu’on fasse politiquement plus confiance à celui qui vous a soutenu qu’à celui qui ne vous a pas soutenu.

En théorie, on ne peut pas vouloir de la concurrence et exiger du gagnant qu’il partage le pouvoir.

Mais vu la situation guinéenne, je pense qu’il faut faire face à ce paradoxe et y apporter des réponses à court, moyen et long terme.

Il faut adapter notre démocratie institutionnelle et fonctionnelle à nos réalités structurelles et mentales…tout en n’ayant pour horizon l’émergence d’une conscience nationale, citoyenne et démocratique.

Nous pouvons toujours espérer une démocratie républicaine, mais pour cela, il faut préserver nos acquis et ne pas empirer nos failles structurelles et politiques.

Oui à l’idée de Nation et de République, mais cela ne doit pas être un objectif dogmatique, ni un horizon fermé. L’importance n’est ni dans les mots, ni dans les idées en soi, mais dans leur concrétisation positive, dans leur finalité. C’est-à-dire une société de paix, de liberté, d’égalité, de justice et de prospérité. A cet égard, peu importe les formes institutionnelles.

Il faut en finir avec les dogmes importés et faire preuve d’intelligence contextuelle.

Conjoncturellement, cette crise est aussi le fait et le résultat d’une transition malmenée et précipitée. Certains choix institutionnels n’ont pas vraiment été judicieux pour garantir une transition apaisée. Des institutions à la légitimité moindre cohabitent avec d’autres institutions démocratiquement plus légitimes. Ce qui rend la symphonie institutionnelle peu équilibrée.

Certaines questions et certains choix auraient dus être traités pendant la première phase de transition pour éviter à la prochaine phase toute instrumentalisation partisane, garantir la sérénité et protéger les institutions démocratiques à naître des querelles partisanes et opportunistes.

A défaut d’avoir pu évacuer consensuellement certaines questions par les acteurs de la transition, on a rendu compliquée la tache du vainqueur de l’élection présidentielle.

Sorti vainqueur d’une compétition politique démocratique, ce président ne peut être perçu par ses adversaires politiques que comme partisan. Chose tout à fait normale dans une situation ordinaire, ce qui n’est pas le cas en Guinée.

Dès lors, par ses ratés de la première phase de la transition, on demande à ce président de se vivre en vainqueur politique et d’agir par consensus. Autrement dit de respecter la loi et d’agir dans le consensus.

C’est une situation politiquement difficile à admettre en temps normal, ou il suffirait de respecter la loi. Mais, je pense que la situation actuelle de notre pays nécessite et recommande ce consensus et ce dialogue, parce que le processus de transition a été mal mené et mal défini, parce que le contexte l’exige. Cette schizophrénie politique, puisque s’en est une, est indispensable pour sortir notre pays de cette impasse. Et cette responsabilité incombe tant au camp politique qui a gagné, qu’à l’opposition qui doit elle aussi revoir sa logique d’opposition en tenant compte du contexte et du cadre.

C’est cette situation particulière qui explique la récurrence de cette crise conjoncturelle. Elle peut être dépassée à condition que chaque partie tienne compte de l’exceptionnalité de la situation et qu’elle place la logique de paix et de dialogue au cœur de sa démarche.

Que pensez vous de cette nouvelle cacophonie qui secoue actuellement la CENI et la remet au cœur du débat politique ?

Ecoutez, on ne va pas passer notre temps à épiloguer sur une structure qui ne fait rien pour donner une image de sérieux. A quoi bon passer son temps à analyser, interpréter et réinterpréter des lois pour des personnes qui passent leur temps à des combines politiciennes et ridicules.

Si les membres de la CENI ne sont pas capables d’assumer leur mission dans la dignité, en évitant de ridiculiser de surcroit notre pays par des querelles basses, qu’elle soit dissoute et qu’on mette en place une structure spéciale pour les élections à venir. Moi je commence à me lasser de cette affaire de CENI. Alors que voulez vous que je vous dise ? A part que trop c’est trop.

Soit ils sont à la hauteur de leur mission, soit qu’ils soient tous démis de leur fonction.

A la suite de la marche organisée par l’opposition le 27 septembre, le  pouvoir  vient d’ouvrir un dialogue inclusif. Mais aujourd’hui, ce dialogue se trouve dans une véritable impasse à cause du boycott de l’opposition qui pose des conditions pour sa participation. Qu’est-ce que vous proposez aujourd’hui aux deux parties pour renouer le fil du dialogue entre elles ?

Cette journée du 27 septembre est une journée de souffrance, de tristesse et de colère pour moi. Je pensais que politiquement cette marche n’était pas opportune, et qu’il fallait donc laisser encore une chance au dialogue. Mais étant attaché à l’expression libre des opinions, indispensable à la démocratie, j’ai souhaité et défendu le droit pour l’opposition de marcher dans le strict respect de la loi.

J’avais espéré que ce jour, à défaut d’avoir pu l’empêcher, ne soit une nouvelle occasion d’entendre parler encore de la Guinée négativement. Il faut noter que globalement, on a évité le chaos. Même si un mort est toujours de trop, un blessé est toujours de trop, il faut se réjouir du fait qu’on ait pu grandement limiter les dégâts.
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Qu’il me soit ici permis de condamner toutes les violences qu’il y a pu y avoir, qu’elles soient du fait des forces de sécurité ou des manifestants.

L’Observatoire national de la démocratie que j’ai l’honneur et la charge de présider condamne toutes forces de violences, exprime sa totale désapprobation aux violences.

Je voudrais aussi dire ici de la façon la plus claire, et ce après avoir recueilli de nombreux témoignages directs, qu’il y a lieu de féliciter ceux et celles des forces de l’ordre qui se sont comportés et ont agi avec dignité et grandeur dans le respect de la loi et de son esprit.

Certes, il a dû y avoir des actes de violences par conséquent inacceptables, mais il faut aussi féliciter nos forces de l’ordre d’avoir globalement agi dans le respect de la loi. Nous condamnons fermement ceux et celles des forces de l’ordre qui ont agi en contradiction avec la loi, car cela est contraire à leur mission.

Connaissant les faiblesses techniques et humaines de nos forces de sécurité, il est important que les uns et les autres évitent de placer nos forces de sécurité dans des situations délicates où quoi qu’elles fassent elles sortiront salies et souillées.

Autant il faut dire et faire clairement comprendre à nos policiers nos gendarmes, nos militaires qu’ils n’ont aucun droit d’exercer la violence sur un citoyen, sous quelque force que ce soit, autant nous devons protéger et défendre aussi, dans la vérité et l’esprit de justice la dignité et l’honneur de nos forces de sécurité.

Les forces de sécurité n’ont pas d’ennemis en Guinée, en tout cas elles ne doivent point en avoir. Il faut cesser de les présenter comme ennemis d’une partie de la population, ce n’est rendre service ni à la Guinée, ni à la démocratie. Chaque partie doit prendre la mesure de l’enjeu et du défi auxquels ce pays fait face.

Le pouvoir avec sa majorité politique et malgré son droit légitime à gouverner doit exprimer la plus grande responsabilité pour sortir ce pays de cette crise. Il doit sortir de sa frilosité et de sa frustration réelle de ne pas pouvoir vivre normalement et démocratiquement son privilège de majorité politique et de gouvernance légitime et démocratique. Malheureusement, ni le processus mené, ni le contexte ne le lui permettent. Il doit en demeurer conscient pour l’intérêt général.

Ainsi donc, cette majorité politique a le devoir de concilier la logique de gouvernance majoritaire et la nécessité conjoncturelle d’une politique de consensus et de dialogue.

Le Président de la République, parce que c’est lui qui a gagné, parce que c’est lui qui a la charge de diriger ce pays, en tant qu’institution démocratique, doit accepter de poser les bases d’un véritable consensus général, et ce, malgré les stratégies politiciennes des uns et des autres. En le faisant, il le fait pour la Guinée et les Guinéens, et l’histoire lui rendra justice.

L’opposition est indispensable dans une démocratie. Son existence et ses expressions doivent être défendues et garanties. Mais l’opposition n’a pas que des droits, elle a aussi des devoirs et pas des moindres.

L’opposition doit éviter toute posture de défiance. On ne s’oppose pas dans la défiance, encore moins dans une situation aussi fragile que la nôtre. L’opposition ne doit défier ni la loi, ni les institutions, ni ceux et celles qui les incarnent.

Autant la majorité politique se doit de concilier le droit de gouvernance majoritaire et a nécessité du consensus, l’opposition ne peut s’exonérer de concilier la logique d’opposition avec celle du consensus.

Pour réussir cet exercice, les uns et les autres doivent pouvoir faire preuve de responsabilités, de souplesse de jugement et de capacité de concession en pensant à l’intérêt général et au risque encouru pour le pays en cas d’impasse et de crise permanente.

On ne cherche pas le consensus dans une posture de vérité absolue. Le pouvoir ne la détient pas, l’opposition non plus. Puisqu’on parle de consensus… Il faut cesser d’exiger quelque chose et son contraire, de vouloir quelque chose en agissant dans le sens contraire pour son obtention.

Il faut que chaque partie au conflit puisse s’appliquer à elle-même les exigences qu’elle attend de l’autre. Les Guinéens sont fatigués de ces querelles politiciennes. Ils sont épuisés de ces conflits d’égo. Ces dernières années, la Guinée a été confrontée à une série de violences et d’affrontements meurtriers.

Qu’est-ce qui expliquerait selon vous ces violences et que proposez-vous pour sortir ce cycle infernal de violences ?

Il faut reconnaitre que la société Guinée est violence. Chacun est tenté de régler un différend en usant de la violence, qu’elle soit verbale, physique ou symbolique.

Dans ce pays, chacun s’autorise pour son compte, des violences au mépris des lois, du respect de l’autre et de la dignité humaine… et ce, à tous les niveaux de la société. Il n’est pas étonnant que cet état de fait de retrouve dans le champ politique et dans les différents rapports sociaux.

Il suffit d’observer l’espace public en guinée et voir le désordre violent qui le rythme et le structure. C’est la même chose dans l’espace privé, moins le désordre.

Car en Guinée, le désordre est public, l’ordre privé. Ce qui n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la preuve d’une société démocratique.
C’est déplorable et préoccupant.

L’autre idée de la démocratie, au-delà de sa définition politique et institutionnelle, consiste aussi à bannir la violence dans les rapports sociaux et politiques. Pour cela, contrairement à d’autres systèmes, elle a intégré le paramètre conflictuel dans sa vision philosophique et fonctionnelle.

Considérant le conflit comme inhérent à l’être humain et à la société humaine, elle cherchera plutôt à institutionnaliser et à encadrer le conflit. Evitant ainsi que le conflit ne débouche sur la violence.

Nous devons en faire notre cette idée de la démocratie pour mieux appréhender nos sources de conflits et nos conflits, les soustraire de leur potentialité violente. Les démocraties rejettent les violences et elles s’en portent mieux. En Guinée la question de la violence doit être prise très au sérieux. C’est un mal très profond qui mine notre pays.

La violence commence en Guinée dans les structurent familiales. Donc, la première solution, c’est éducation et la sensibilisation. Il faut apprendre dès le bas âge aux enfants qu’il y a d’autres moyens de régler les différends que par la violence. Car cette expression de la violence serait la preuve d’une faiblesse. Les familles doivent être impliquées, l’école aussi. D’ailleurs, l’école, le savoir, l’éducation doivent être au cœur de notre projet de société et de notre idéal républicain authentique.

Dans le champ politique, le seul verbe qui ne doit souffrir d’aucune ambigüité est celui du bannissement de la violence dans le champ sociopolitique. Les uns et les autres doivent s’engager à toujours rechercher les voies et moyens du règlement pacifique et légal des conflits sociopolitiques et institutionnels.

En politique, parfois les mots et leur tournure sont plus dangereux que les actes. Les responsables politiques, les responsables publics doivent demeurer conscient de la dangerosité des mots, des rhétoriques et des slogans. On ne peut pas se jouer de l’ambigüité du verbe et du langage et faussement en attendre un résultat positif.

Alors que chacun veille sur son vocabulaire. Car, on peut user des mots et des phraséologies qui apaisent sans perdre la force des combats à mener et des opinions à défendre. Il faut donc en finir avec les rhétoriques vindicatives, incitatives et diabolisantes.

Pour ‘’réconcilier’’ les guinéens, le président Alpha Condé a récemment mis en place une commission provisoire, codirigée par les deux hauts religieux du pays. Ce choix de ces deux chefs religieux musulman et chrétien, est-il judicieux et quel schéma pouvez-vous à cette commission pour qu’elle réussisse sa mission ?

Toute initiative qui peut permettre aux Guinéens de retrouver, de protéger ou de consolider la sérénité de notre coexistence nationale est salutaire et est à encourager.

Je pense toutefois qu’il faut utiliser ce concept de réconciliation avec prudence et souplesse. Non pas qu’il n’y a point de problèmes à régler en Guinée. Mais il faut savoir de quelle réconciliation parle t-on et comment la rendre effective ?

Malgré des soubresauts, malgré certaines frustrations et raidissements des uns et des autres dans la société guinéenne, je demeure quant à moi persuadé que la véritable réconciliation, s’il faut parler de réconciliation, doit se situer à trois niveaux :

Tout d’abord, c’est l’élite qui doit se réconcilier. En finir avec les mensonges, les manipulations, les instrumentalisations diverses, et accepter les règles du jeu politique sans dramatisation. Lorsque l’élite nationale acceptera de soustraire les conflits de sa lecture ethnicisante et communautariste en le ramenant dans ses paramètres du jeu et de l’enjeu de pouvoir, on fera un énorme pas vers la réconciliation nationale. Je ne dis pas qu’il n’y pas de problème ethnique en Guinée, je dis qu’on ne peut pas expliquer tout conflit et tout positionnement politique par des motifs ethniques. Cela est faux !

Ensuite, il faut que l’élite nationale toute tendance politique confondue se réconcilie avec les Guinéens, tous les guinéens toute tendance confondue là aussi. Il y a une fracture qui se crée entre l’élite et le peuple. C’est un mouvement silencieux de fond, et cela est profondément préjudiciable à la démocratie. Sans cette autre réconciliation, on risque un désenchantement précoce et problématique. Il n’y pas de démocratie sans un peuple enchanté. Pour cela, il faut une autre façon de faire et d’appréhender la politique et la gouvernance. Il faut placer l’éthique et l’intérêt au centre de la politique.

Enfin, il faut réconcilier les guinéens, tous les guinéens avec leur passé, avec leur histoire nationale. Pour cela, il faut cesser de communautariser l’histoire sociopolitique nationale. Il faut en finir avec la communautarisation et l’instrumentalisation des souffrances subies par les guinéens quels qu’ils soient. Les souffrances de nos compatriotes soussous, peulhs, malinkés, forestiers etc… ne sont pas des souffrances, ni une affaire soussous, peulhs, malinké ou forestiers. Ce sont des souffrances nationales et elles doivent être traitées comme telles.

Le meilleur moyen de ne pas rendre justice, et redonner leur dignité aux victimes, c’est d’instrumentaliser, de communautariser leur part de souffrance.

Nationalisons nos différentes souffrances. Faisons de nos différences histoires douloureuses une source de solidarité et de désir national.

Faisons de nos différentes frustrations la raison de notre volonté de vivre ensemble. Mais plus que tout ca, c’est de la gouvernance démocratique, justice, égalitaire et prospère que nous trouverons la lumière qi nous montrera aisément le chemin d’une réconciliation automatique.

Pour cela, chacun doit avoir à l’esprit que son comportement individuel compte pour la construction et la préservation de cette gouvernance démocratique.

Construire la démocratie n’est pas que l’affaire du pouvoir. Ceci est de la responsabilité de tous et de chacun, c’est-à-dire de chaque guinéen, du pouvoir et de l’opposition. Que ceux et celles qui attendent un décret pour la démocratie se rassurent, ce décret n’existe pas. La démocratie est l’affaire de tous. Chaque guinéen doit avoir cela à l’esprit.

Comment voyez vous donc la commission des deux religieux ?

Écoutez tout d’abord, il faut leur souhaiter bonne chance et pleins succès dans leur mission. C’est une noble tache et je crois que nos deux personnalités religieuses ont bien à cœur de réussir leur mission.

Toutefois, je pense qu’il aurait été plus souhaitable que cette pré-commission soit composée de techniciens et d’intellectuels qui auraient pour mission non seulement de réfléchir sur le contenu, la forme et le fonctionnement d’une éventuelle structure chargée de mettre en œuvre cette politique et cette volonté de réconciliation nationale.

Cela aurait permis d’engager un véritable débat lucide sur les voies et moyens de réussir cette ambition légitime de renforcer le tissu national.
Car de nombreux point doivent être traités autour de cette question de réconciliation nationale. Il s’agit de la finalité, du contour, des mécanismes et bien d’autres point techniques et politiques. Cela aurait facilité le travail de cette commission à venir d’une part et d’autre part la satisfaction du but recherché.

Mais il faut éviter de faire peser sur les uns et les autres, et surtout sur les institutions démocratiques fragiles et nouvelles, tout le poids sombre et douloureux du passé, au risque d’empêcher la consolidation des institutions qui sont chargées de garantir la reconnaissance des souffrances légitimes et la réparation des injustices.

Votre dernier mot Monsieur Diaby ?

Il est vrai qu’on traverse une crise sérieuse. Il est vrai que la situation est tendue, voir même préoccupante. Mais, il n’y a lieu ni de désespérer, ni de dramatiser, car ces moments de difficultés font aussi partie du processus de démocratisation et d’apprentissage démocratique. Car le conflit, son appréhension et son dépassement positif et pacifique sont aussi une des caractéristiques de la démocratie.

A condition toutefois que nos responsables politiques et tous les autres acteurs renouent et privilégient le dialogue, la concertation et la primauté de l’intérêt général. Ils doivent renoncer au rapport de méfiance en se faisant confiance mutuellement, et à l’esprit de défiance en se respectant et en respectant les institutions.

La disponibilité de tous acteurs, mais aussi de la population pour le consensus et pour une transformation de la société demeure un facteur essentiel de toute transition efficace.

Je voudrais enfin en appeler à la culture d’empathie et de sympathie entre guinéens et surtout entre responsables politiques, autre condition pour un esprit démocratique sain.

Réalisée par Amadou Camara pour Mediaguinee.com