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La traque et la mort de Mohamed Merah : les ratés de la police

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Même Alain Juppé s'est posé la question : y a-t-il eu une faille, ou plusieurs, dans l'intervention de Toulouse ? Revue de détails.


Maintenant que Mohamed Merah, qui a revendiqué les tueries de Toulouse et de Montauban, a été tué par le Raid, plusieurs questions se posent sur la manière dont la police l'a identifié, puis mis hors d'état de nuire.


Des voix s'interrogent déjà : aurait-il pu être repéré plus tôt ? Et, alors que les autorités avaient annoncé leur volonté de le prendre vivant, aurait-il pu être interpellé plutôt que tué ?


Même le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a ouvertement évoqué une éventuelle « faille », jeudi matin sur Europe 1 :
« Je comprends qu'on puisse se poser la question de savoir s'il y a eu une faille ou pas. Comme je ne sais pas s'il y a eu une faille, je ne peux pas vous dire quel genre de faille mais il faut faire la clarté là-dessus. »
Cette déclaration, qui risque de créer des tensions entre le quai d'Orsay et la place Beauvau, appelle des réponses. En attendant, voici les questions.


1 Pourquoi huit jours avant de le repérer ?


Dans une interview donnée aux Inrocks.com, Didier Hassoux, journaliste du Canard enchaîné et co-auteur d'une enquête sur la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), assure que le nom de Merah avait été repéré dès le premier meurtre, soit le 11 mars :


« Une source de la police judiciaire (PJ) m'a assuré que la PJ avait saisi les adresses IP des quelque 600 personnes s'étant connectées sur LeBonCoin.fr sur l'annonce du premier militaire abattu le 11 mars [c'est à l'occasion d'un rendez vous avec un acheteur qu'il a été tué, ndlr]. »


L'adresse IP de l'ordinateur de la mère de Mohamed Merah y figurait.


« Or, il était inscrit sur le ficher du Stic [Système de traitement des infractions constatées] entre seize et dix-huit fois pour des faits mineurs. Ce qui est énorme. A cela s'ajoute le fait qu'il était également inscrit sur Cristina [Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et des intérêts nationaux], le fichier de la DCRI. »


Dès lors, pourquoi a-t-il fallu huit jours pour que le suspect soit repéré et assiégé ? Les six morts qu'il a causées les 15 et 19 mars auraient-elles pu être évitées ?


Obtenir les adresses IP prendrait « quelques minutes », pas cinq jours


Il semblerait que la police ait mis un temps inhabituel avant d'obtenir les identités correspondant aux adresses IP. Selon Jean Marc Manach, spécialiste des technologies de surveillance, ce n'est que le 16 mars que la liste des 576 IP a été transmise par les enquêteurs aux fournisseurs d'accès internet. Qui ont répondu dès le 17.


Six jours pour obtenir les identités... Anormal, d'après Manach, qui écrit sur Owni :


« D'ordinaire, nous confirme une source policière, ce genre d'opérations ne prend que quelques minutes. Une autre source, proche de ceux qui répondent à ce type de réquisitions judiciaires, indique de son côté qu'elles sont traitées “en 48 heures maximum”. »


C'est le nom de la mère de Merah qui figurait sur la liste d'adresses IP. Comme l'a précisé le procureur de la République de Paris, François Molins, son nom a fait tilt car il était lié à ceux de deux de ses fils, eux-mêmes « connus des services de police » :


« Un nom a attiré l'attention des services de police, madame Adiri, mère de deux garçons connus de services de police. Abdelkader Merah, impliqué dans une filière de transferts de jihadistes en Irak. Mohamed Merah, condamné à quinze reprises par le tribunal pour enfants de Toulouse et apparu selon un “profil d'autoradicalisation salafiste atypique”. »


« Atypique » car il n'a pas eu recours à des « facilitateurs » – autrement dit, des réseaux identifiés – pour ses voyages en Afghanistan et au Pakistan.


De l'autre côté de l'Atlantique, les Américains n'ont pas eu ces pudeurs : selon les révélations du Wall Street Journal, Mohamed Merah était placé sur la liste des personnes interdites de prendre l'avion aux Etats-Unis, en tant que « présumé terroriste », après qu'il a été placé en garde-à-vue en Afghanistan en 2010.


En treillis militaire, armé d'un sabre


Selon Claude Guéant, le profil du meurtrier semblait plutôt « classique », d'après ce qu'il a déclaré sur RTL :


« Les gens qui sont engagés dans la mouvance salafiste sur Toulouse et que la DCRI suit de très près, comme sur l'ensemble du territoire, ne manifestent pas de propension ou d'inclination au meurtre. Dans le parcours des salafistes toulousains comme dans celui de Mohamed Merah, jamais n'est apparue une tendance criminelle. »


La police toulousaine a pourtant enregistré une plainte inquiétante en 2010, a révélé LeTélégramme.com en citant ce témoignage, confirmé par un avocat et plusieurs sources :
« Mohamed était ensuite venu sous les fenêtres de l'appartement familial de la victime. Il était en treillis militaire, armé d'un sabre et hurlait qu'il était d'Al Qaeda... Pourquoi la police et la justice n'ont donné aucune suite ? Une plainte avait été déposée. »


Si le fait que Mohamed Merah se soit rendu à plusieurs reprises en Afghanistan et au Pakistan n'était pas suffisant – c'est le cas de plusieurs centaines de personnes repérées par la DCRI, selon Le Monde –, ce comportement et l'implication de son frère auraient peut-être dû déclencher quelques alarmes.


2 Pourquoi Merah a-t-il été tué ?


Le ministre de l'Intérieur Claude Guéant l'avait déclaré :


« Nous espérons éviter l'assaut parce que nous souhaitons prendre monsieur Merah vivant afin qu'il puisse être jugé. »


Nicolas Sarkozy lui-même l'avait demandé :
« Le ministre de l'Intérieur et l'équipe du Raid mettent tout en œuvre pour que le suspect soit arrêté et rende des comptes. Il faut qu'il soit déféré à la justice. »


C'était important pour qu'il soit jugé, mais aussi pour connaître ses éventuelles complicités, la manière dont il s'est acheté des armes, et la réalité des liens qu'il revendique avec Al Qaeda.
Malheureusement, jeudi matin, Mohamed Merah a été tué d'une balle dans la tête.
Merah a tiré trente balles. Il aurait donc été tué par le Raid « en légitime défense ».


Des critiques sur l'assaut


Aussitôt la nouvelle connue, ce dénouement a provoqué des critiques. Le spécialiste défense de Marianne, Jean-Dominique Merchet, s'étonne sur son blog, relayant les questionnements de ses sources :


« Des spécialistes du contre-terrorisme s'interrogent, alors qu'il s'agissait, selon eux, d'une opération assez simple, qui s'apparente à la maîtrise d'un forcené, certes très armé et déterminé. Merah était seul et n'avait aucun otage. [...]


L'erreur la plus souvent pointée porte sur la manière de pénétrer dans l'appartement, mercredi à 3 heures du matin. Les policiers ont utilisé un bélier pour défoncer la porte d'entrée, derrière laquelle Merah semble avoir placé un réfrigérateur. Cela donne le temps à Merah d'ouvrir le feu et de repousser le premier assaut. [...]


Lorsque le Raid donne l'assaut, il lui manque un élément essentiel : le renseignement fiable. Les policiers ignorent où est exactement Merah dans cet appartement d'une trentaine de mètres carrés, et même s'il est encore vivant.


Autre interrogation, la durée de la fusillade – près de cinq minutes. 300 munitions ont été tirés par la police. Or, le succès d'un assaut se mesure à sa rapidité, moins d'une minute en principe. Ce matin, quelque chose a donc mal tourné. »


Chez les grands rivaux du Raid (un service de la police), au GIGN (service de la gendarmerie), on l'a mauvaise. Déclaration de l'ancien patron du groupe, Christian Prouteau, sur i>Télé :
« Ils étaient trop confiants, ils n'ont pas pensé qu'il était en état de faire la “boule de feu”, c'est-à-dire de sortir en tirant. »

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