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"Je ne fais pas la politique par orgueil ou pour le souci de mon image" (Cellou Dalein Diallo)

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De passage à Abidjan, la semaine dernière, le chef de file de l'opposition guinéenne Cellou Dalein Diallo s'est prêté aux questions de nos confrères du quotidien ivoirien "Fraternité Matin". Il en a profité pour parler de son rapprochement avec l'ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara et aussi de la rupture avec Sidya Touré. Pour Dalein, "je ne fais pas la politique par orgueil ou pour le souci de mon image". Interview...


Nous constatons, de manière générale, que les périodes pré-électorales et électorales sont souvent vécues en Afrique comme des moments de grandes tensions, de violences, de suspicions exacerbées entre opposition et pouvoir. Votre pays, la Guinée, ne semble pas échapper à cette réalité. Comment pressentez-vous octobre 2015 ?

Il y a des risques énormes que cette campagne soit tendue. L’opposition se bat pour que soient réunies les conditions d’une élection équitable, libre et transparente. Et le pouvoir, avec des échecs parfois attribués à Ebola, ne lâchera rien.

Comment va la Guinée aujourd’hui ?


En 2013, la Guinée faisait une croissance de 2,3%, alors que la Côte d’Ivoire en avait 9. La Sierra Leone, dans les mêmes conditions que notre pays, était à plus de 14% et le Liberia, à 7%. La Guinée, deux ans après l’annulation de la dette, n’a pas pu dépasser les 2% de croissance. La pauvreté s’est accentuée. Nous avons moins d’eau, moins d’électricité et aussi moins d’unité nationale.

A vous entendre, il n’y a rien de bon sous le règne d’Alpha Condé…

Son ascension au pouvoir a coïncidé avec de nombreuses opportunités qui auraient pu lui permettre de relancer l’économie. Le marché mondial attendait les minerais de fer, les compagnies multinationales se bousculaient à nos portes. Malheureusement, il a voulu nationaliser les investissements avant qu’ils ne soient réalisés. Il a décidé de modifier le code minier, avec effet rétroactif, en disant que tout investisseur devait céder 35% du capital de sa société à l’Etat guinéen, que toute infrastructure qui serait réalisée dans le cadre de la mise en valeur des ressources minières appartiendrait, à hauteur de 51%, à l’Etat guinéen.

Ce qui part d’une bonne intention : les richesses sont exploitées au profit des Guinéens.


Nous sommes dans un monde où le capital, pour être investi, a besoin sécurité et de stabilité. Il faut savoir concilier l’impératif de préservation des intérêts de la Guinée et la rentabilité des investissements. Il faut donc trouver le juste milieu.

Votre discours donne à penser que si la Guinée vous était confiée, vous en ferez un pays émergent en seulement quelques années… Vous nous faites penser à ces opposants aux discours critiques et aux propositions si affinées mais qui, une fois au pouvoir, oublient toutes leurs belles théories et deviennent des champions de la mal gouvernance…

N’oubliez pas que j’ai une certaine expérience. J’ai été ministre pendant une dizaine d’années, puis Premier ministre. Mais avant, j’ai été directeur général à la Banque centrale. J’ai donc une maîtrise des questions de développement.

C’est vrai qu’en politique, on fait rarement la passe à son adversaire, mais en Afrique, le discours de l’opposition sur le pouvoir se construit toujours sous le mode d’une disqualification intégrale… Comment croire en votre discours qui paraît si subjectif?

Le point d’achèvement de l’initiative a été atteint alors que M. Alpha Condé était au pouvoir; or le point d’achèvement crée des opportunités qu’il faut savoir saisir. L’annulation des deux tiers de la dette extérieure du pays n’a pas été une opportunité. Il a peut-être contribué à l’annulation de la dette, mais il n’a pas su saisir les opportunités qu’elle offrait.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi l’opposition semble s’accrocher à la tenue des élections communales avant la présidentielle pourtant considérée comme l’ultime élection et donc la plus importante ?


Le mandat des élus locaux est terminé depuis le 17 décembre 2010. Depuis début 2011, nous nous battons pour que des élections soient organisées. La plupart des élus des conseils communaux ont été remplacés par des délégations spéciales composées exclusivement des membres du camp présidentiel. Alors que le code des collectivités indique que pour dissoudre un conseil communal, il faut que le tiers des membres soit condamné par un tribunal. La mise en place d’une délégation spéciale ne peut excéder 6 mois, si l’on se veut respectueux de la Constitution, spécifiquement l’article 136 qui dit que les collectivités sont dirigées par des élus. Aujourd’hui, les 40 000 conseillers qui dirigent illégalement les districts, les quartiers, les communes sont tous du Rpg (Rassemblement du peuple de Guinée), le parti présidentiel. Lors du dialogue de 2013, nous avons obtenu un engagement ferme du gouvernement et de la Ceni d’organiser ces communales avant la fin du premier trimestre 2014. Cela n’a pas été fait. En juillet 2014, nous avons ouvert un autre dialogue. La Ceni et le gouvernement se sont engagés à organiser ces élections, mais ils n’ont pas tenu parole. En mars 2015, on nous dit que les élections communales se feront après la présidentielle. Il y a deux conséquences pour l’opposition. La première: ces conseillers locaux vont participer à la campagne pour le compte du Rpg et leurs voix vont porter. La seconde, c’est que ces dirigeants locaux sont des partenaires de la Ceni et ce sont eux qui composent les bureaux de vote, distribuent les cartes d’électeur…

Après trois ans, le Président Alpha Condé et vous avez fini par vous rencontrer récemment. Vous êtes-vous accordés sur l’essentiel des causes de dissension qui vous opposent ?

Nous ne nous sommes pas accordés. Je lui ai dit qu’il faut qu’il respecte la loi. Il nous a fallu manifester pendant trois ans pour avoir les législatives, avec un lourd et dramatique bilan : 57 morts, une dizaine de personnes handicapées à vie.

Avez-vous l’assurance que ce que vous exigez vous sera accordé avant les élections ?


Je pense que nous devrions tous œuvrer, mouvance présidentielle et opposition, pour faire respecter la loi. Nous voulons aller à une élection présidentielle équitable. C’est pour cela que nous avons exigé que les communales soient organisées avant la présidentielle. Aujourd’hui, la question du fichier se pose.

C’est vraiment le règne de la suspicion. Pourquoi prendre part à des élections dont l’issue, selon vous, est déjà connue ?

Nous sommes en train de revendiquer la correction de toutes les irrégularités. Et l’opposition reste unie autour de ces revendications.

Quel est le visage de l’opposition guinéenne ? M. Sidya Touré aurait déclaré qu’il ne vous soutiendra pas, s’il y avait un second tour à la présidentielle. Rumeur ou réalité ?

Il l’a dit. Ce qui est l’expression d’une contradiction. M. Sidya souhaite qu’il y ait l’alternance, mais en même temps, il dit que si ce n’est pas lui qui arrive au second tour, il n’acceptera pas de soutenir la première force du pays qui serait confrontée à Alpha Condé. Nous sommes en train de travailler pour obtenir le suffrage des Guinéens qui sont suffisamment responsables pour faire le choix de leur Président.

Que s’est-il passé pour que votre allié d’hier ne soit plus en phase avec vous ?


Je ne peux pas répondre à votre question.

Vous venez de faire alliance avec Dadis Camara, ex-chef d’Etat dont le nom fait écho au drame du 28 septembre 2009 au cours duquel des militants de l’opposition ont perdu la vie et des femmes ont été violées. Peut-on croire que votre séparation d’avec Sidya Touré vous fait « faire feu de tout bois »

Sidya Touré et moi, sommes tous les deux dans l'opposition. Nous militons ensemble pour une alternance à l'occasion de la prochaine élection présidentielle. C'est normal aussi que chacun de nos partis se mette en ordre de bataille, que chaque candidat se présente comme étant le meilleur de tous. Je reste cependant convaincu que lorsqu'il s'agira de faire un choix entre le changement que nous incarnons et la continuité avec le régime actuel que nous combattons dans l'opposition, chacun de nous se ralliera au camp du changement pour être cohérent avec notre discours et nos engagements et surtout pour être en phase avec nos compatriotes tournes vers l'avenir.

Qu’est-ce que Dadis Camara et vous avez en commun ? Que peut-il vous apporter et sur quoi vous êtes-vous entendu ?

M. Dadis Camara et moi avons eu un premier échange, comme nous l'avons indiqué dans le communiqué qui a suivi. Nous avons eu à relever dans notre analyse de la situation politique, sociale, sécuritaire et économique, une parfaite convergence de vues. Aussi, avons-nous décidé que nos partis respectifs se concertent et engagent des négociations afin de conclure une alliance. A ce stade, je ne peux donc pas dire sur quoi portera notre accord éventuel. Cependant, je me réjouis de constater que beaucoup de leaders d'opinion et une majorité de partis politiques sont préoccupés par la situation dramatique de notre pays et sont déterminés à parvenir à une union sacrée pour le changement. Pour moi et M. Dadis Camara, notre pays est la priorité. Tous les sacrifices sont à consentir pour l'unité de la Guinée et le bonheur des Guinéens. Que peut-il apporter ? L'union fait la force et chaque Guinéen peut y contribuer.

N’avez-vous pas peur que cette alliance ne nuise à votre image ?

Je ne fais pas la politique par orgueil ou pour le souci de mon image. Seul compte le jugement de mes militants et l'intérêt de mon pays. Or, je constate que les militants, sympathisants et responsables de mon parti ont salué le rapprochement avec M. Dadis Camara et fondent beaucoup d'espoirs dans l'alliance que nous envisageons avec sa formation politique. Tout le monde est unanime qu'il s'agit à la fois d'un pas considérable dans la voie de l'unité du pays et de la réconciliation nationale et d'un tournant décisif dans notre quête d'une alternance pour notre pays pendant cette année électorale.

Lorsque vous allez à la rencontre des Guinéens dans les autres pays, que leur dites-vous ?

Qu’il nous faut nous battre pour faire de notre société une société démocratique, que nous devons œuvrer pour la réconciliation nationale, que nous devons faire la promotion de la fraternité entre les frères d’un même pays ; que nous devons travailler pour l’amélioration des conditions de vie des populations.

Il y a quelques jours, l’imam Rabit et l’archevêque de Conakry déclaraient que « les responsables de la mouvance présidentielle et de l’opposition ne se considèrent plus comme des frères, mais comme des ennemis ». Vous savez comme moi que le mot « ennemi » a une charge qui renvoie à l’affrontement, à la violence, à la haine… Votre pays serait-il condamné par ses leaders à vivre dans la confrontation des frères-ennemis ? Comment éviter une autre tragédie à votre pays qui se remet à peine des ravages de l’Ebola ?

La réconciliation est la première priorité de notre pays et cette réconciliation passe par le respect des lois et des droits de chacun. Le gouvernement a un rôle crucial à jouer. Il faut que les Guinéens acceptent le fait que le pays appartient à tous les Guinéens, et non croire que des Guinéens sont plus anciens que d’autres et donc plus légitimes qu’eux. Il faut que la Guinée se modernise et que chaque Guinéen soit traité en fonction de ses actes, de son travail et non de son appartenance ethnique.

Nous allons nous accrocher à vos mots. Dans cette Guinée qui doit se moderniser, dans cette Guinée dans laquelle le citoyen doit être jugé en fonction de son travail et non de son appartenance ethnique, des analystes politiques notent que les votes restent encore ethniques…

Nous avons enregistré des replis communautaires dans le passé, c’est indéniable.

M. Dalein Diallo, on pourrait vous appeler M. Propre… Vous vous présentez comme n’ayant pas de défaut. Vous n’avez donc que des qualités et ne faites que des choses de qualité…


A cet égard, je ne me reproche rien. J’ai toujours eu un discours républicain, j’ai travaillé pour la réconciliation des Guinéens. Par mes actes et par mes propos, j’ai toujours essayé de rassembler, de promouvoir la confiance et la fraternité entre les communautés. J’ai toujours œuvré pour que les Guinéens se considèrent toujours comme des frères.

Vous, Président de la Guinée demain, que ferez-vous ?

Je travaillerai à la réconciliation des Guinéens, à l’égalité des citoyens devant la loi et je ferai en sorte que les conditions de vie des Guinéens soient améliorées, que leur sécurité soit assurée. J’œuvrerai pour une plus grande intégration de la Guinée dans la sous-région, en adhérant à la zone Franc, à l’Uemoa, qui est devenue un facteur d’intégration.

Nombre de pays africains ont entamé leur marche multipartite dans les années 1990. 25 ans après, comment jugez-vous les chemins parcourus ? Peut-on croire qu’il y a eu des avancées ou désespérer de la capacité et de la volonté des dirigeants africains à réaliser les aspirations démocratiques des populations ?

Il y a des cas avec de réelles avancées, mais aussi des pays où l’on fait du surplace. Il y a même d’autres où l’on a vraiment reculé. Le Ghana et le Sénégal ont progressé. Et je souhaite que la Côte d’Ivoire, qui est la locomotive de l’économie ouest-africaine francophone, continue sur ce chemin. Mais quand on pense au Mali, à la République centrafricaine, à la République démocratique du Congo, des pays déchirés ou au Burundi et aux évènements du Burkina Faso, on peut déplorer ce qui arrive au détriment de la paix et de la démocratie.

Et avec tout cela, vous croyez toujours en la politique…

Oui. Les hommes politiques ont un rôle important à jouer dans l’amélioration des conditions de vie des Guinéens. L’Afrique doit se développer, se démocratiser et pour cela, il faut qu’il y ait des dirigeants intègres et compétents.