samedi , 7 décembre 2019

Décès de Jean Marie Doré: Un pan d’histoire s’effondre (Par Saliou Samb)

La disparition de l’homme politique Jean Marie Doré marque un tournant dans la vie politique guinéenne. Ancien Premier ministre sous la transition militaire, version Général Sékouba Konaté, ancien député à l’assemblée nationale, leader de l’Union pour le Progrès de la Guinée, cet orateur hors pair était sans aucun doute l’une des personnalités les plus charismatiques du paysage politique.

 

Aimé par les uns, détesté et vilipendé par les autres, personnage attachant, parfois amusant voire cynique, Jean Marie Doré était d’abord et avant tout un aristocrate fier de ses origines royales, un politique qui savait préserver ses propres intérêts, mais un homme de grande culture – facette méconnue par la majorité de ses compatriotes – qui avait un sens élevé de l’Etat et de son rôle.

Proche de l’ancien président Sékou Touré, ancien haut fonctionnaire à Genève, Jean Marie Doré fait partie des rares dignitaires de la période d’avant 1984, à avoir su épouser naturellement la dynamique du multipartisme intégral proclamé au début des années 90, sans souffrir des contraintes inhérentes au débat démocratique. Parce que l’homme (d’une grande éloquence) savait très bien défendre ses idées, même les plus controversées, il savait placer le mot fin et à l’occasion faire la sourde oreille quand son auditoire voulait lui imposer une logique qu’il ne partageait pas.

Dans son salon, il affichait avec un orgueil mal dissimulé les portraits de ses parents et les siens propres, du temps de sa jeunesse de bon vivant, et savait avec dérision évoquer une histoire qui à son goût ne se penchait pas assez sur les hauts faits des princes de la Guinée forestière, sa région natale. Un jour, au détour d’une causerie qu’il a eue avec moi, l’homme s’amusait du baobab que la légende disait que l’empereur Soundjata Keïta avait arraché. « Mon ami Samb, même un bataillon d’éléphants ne peut arracher un baobab ! » lâcha-t-il avec une pointe d’ironie.

Jean Marie Doré, dont peu de Guinéens savent qu’il s’était essayé à l’égyptologie (il avait même dans une autre vie commencé à chercher à écrire et à déchiffrer les hiéroglyphes), m’expliqua ce jour qu’il était descendant de Souamoro Kanté et ce détail m’a permis de comprendre sa pique. Car Souamoro, le roi sosso dont les historiens évoquent avec emphase le côté mystique, était l’ennemi juré de Soundjata. Il évoqua également son projet de livre sur l’histoire de la Guinée forestière, un ouvrage qu’il publia plus tard aux éditions L’Harmattan (Domi Jean Marie Doré, « La résistance contre l’occupation coloniale en Guinée forestière 1800-1930 », 312 pages, septembre 2005).

Jean Marie Doré a été de toutes les batailles de l’opposition, sous l’ancien président Lansana Conté. Il était là, après les événements sanglants de septembre 1993 (19 morts officiellement), quand le chef de l’Etat guinéen de l’époque, pour reprendre le contrôle de la situation, a convoqué les principaux leaders de l’opposition (Alpha Condé ne s’était pas rendu au palais) pour leur asséner le fameux « En Afrique quand le petit frère se fout du grand frère, on lui botte les fesses ». Des propos qui avaient fait jaser, surtout que Bâ Mamadou, présent dans la salle, était plus âgé que Conté…

Doré était encore là en 1995 en qualité de député pour l’installation de la toute nouvelle assemblée nationale multipartite, comme il a également marqué sa présence lors de la présidentielle de 1998, celle là même où le leader du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) avait été arrêté à la veille du scrutin. Pour l’anecdote, alors que la candidature d’Alpha Condé n’était pas encore formalisée (d’aucuns disaient qu’il hésitait à cause des soupçons de fraude organisée), Doré, fidèle à lui-même, raconte dans une interview accordée à L’hebdomadaire L’indépendant qu’il s’est rendu en France pour demander au président du RPG de se désister en sa faveur et d’appeler ses militants à voter pour lui ! Je me rappelle des sourires amusés de mes collègues après cette sortie. Oui, Jean Marie Doré était un sacré personnage…

Jean Marie Doré, c’est enfin les événements du 28 septembre 2009 où l’homme a été malmené par un groupe de militaires présent dans un stade qui a recueilli le sang d’au moins 150 innocents ; des événements terribles qui l’ont conduit tout droit à la primature, comme chef du gouvernement de transition. C’est à ce poste stratégique qu’il essuiera sans doute les critiques les plus vives de sa riche carrière politique, surtout après la présidentielle de 2010, mais l’homme est resté fidèle à lui-même : « si on ne supporte pas la critique, on ne plonge pas dans l’espace public ».

Malade et diminué physiquement, Doré a passé les dernières années de sa vie entre son domicile et l’hôpital, avant de chuter tel le baobab de Soundjata ce vendredi 29 janvier 2016. Il aura marqué nos cœurs par son esprit critique, sa liberté de penser et son franc-parler, surtout quand il estimait être dans son droit. C’était l’un des derniers grands dinosaures de la politique guinéenne. Il s’en est allé comme Siradiou Diallo, comme Bâ Mamadou, comme Lansana Conté…

S.S.

PS : Jean Marie Doré a été à deux reprises candidat malheureux à l’élection présidentielle (en 1993 et 1998), très loin derrière le trio de tête. Il a accueilli les résultats avec amertume mais l’homme est resté au service de la République.

 

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