samedi , 7 décembre 2019

Primature: la nomination de Mamady Youla prend de court les adeptes de la boule de cristal !(Par Saliou SAMB)

La nomination de Mamady Youla au poste de Premier Ministre a pris de court les esprits malins qui affectionnent particulièrement les jeux de hasard. Ces derniers ont dû ravaler leur salive quand ils ont entendu un nom qui n’était pas inscrit sur leur « liste » ; un dénouement inattendu qui a ruiné bien de petits calculs, avec en lame de fond un jeu de positionnement.

Etre premier ministre en Guinée n’a jamais été une sinécure. En jetant un regard rétrospectif sur la trajectoire des trois derniers (avant la nomination de Youla bien entendu), l’antépénultième, Kabinet Komara, qui a eu à travailler sous le bouillant Moussa Dadis Camara, a failli se faire virer pour avoir simplement reçu une délégation de la Société minière de Dinguiraye (excusez du peu !). L’avant dernier, Jean Marie Doré, a eu la délicate mission de gérer l’épineux dossier des « indemnisations » des dignitaires, victime des terribles événements du 28 septembre 2009. Il s’en est tiré avec toutes sortes d’épithètes…

Le dernier, Mohamed Saïd Fofana, dont la mission a (per)duré le temps d’un quinquennat, s’est tellement investi à la primature que les Guinéens, parfois dotés d’un humour acerbe, lui ont collé le titre « d’imam ». Qu’est-ce que tu peux être ingrat, destin !

C’est dans un contexte pareil, au milieu des chausse-trappes minutieusement posées par des apprentis sorciers, que le président Alpha Condé a nommé un « inconnu » du grand public, narguant tous les pronostiqueurs et déjouant définitivement quatre pièges tendus par une certaine opinion publique, à savoir l’impératif de la jeunesse (relative), de la compétence, de l’expérience et de la connaissance des réalités guinéennes. La fameuse « liste de premiers ministrables » introduite désespérément à la présidence n’a servi finalement que pour du beurre, au grand dam de ceux qui l’ont confectionnée…

C’est que le président Alpha Condé a compris une chose qui a sans doute largement contribué à la nomination de Youla : choisir un cadre surdiplômé, venu de l’extérieur et effectivement inconnu, allait inévitablement obliger ce dernier à observer une période d’adaptation (or, cinq ans ce n’est pas si long !). Le même risque subsistait si son choix s’était porté sur un homme pas au fait de l’économie ; le redressement du cadre macro-économique étant la priorité des priorités en ce moment où la fin d’Ebola est proche. L’autre option consistant à choisir un politique, hors de la sphère du parti présidentiel, pouvait créer des tensions inutiles qui, à terme, allaient être nuisibles à la bonne marche de l’Etat.

En réalité, le nom de Mamady Youla n’est pas nouveau pour ceux qui s’intéressent à l’économie et aux mines. Ceux qui l’ont côtoyé à Dixinn, à son retour de Côte d’ivoire, muni d’un Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA), se rappellent d’un homme affable, à l’âme sportive (il aimait le football) et dont la grande timidité cachait à la fois une ambition et une volonté de fer. Ses détracteurs, dans un portrait réducteur, parleront d’un homme « orgueilleux ». Pour l’avoir connu bien plus tard, je dirais qu’il s’agit simplement de fierté, une qualité commune à tous ceux qui veulent se faire respecter.

C’est ce caractère bien trempé qui l’a conduit successivement à la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), où il a été au département des études – sous la direction de l’actuel gouverneur de la BCRG, Louceny Nabé -, avant de se retrouver, sous Facinet Fofana au ministère des mines et de la géologie comme conseiller chargé des questions économiques et financières. Clin d’œil du destin, l’homme fera plus tard un séjour comme conseiller chargé de l’économie et des mines à la… Primature.

Mamady Youla a été une des pièces maîtresses de la bataille menée pour l’implantation de Global Alumina (aujourd’hui racheté par Mubadala et Dubal avec pour nouveau sigle EGA) en Guinée, à une époque où la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) avait une option de premier refus sur toute la zone nord de la Guinée. En d’autres termes, l’acquisition d’un permis minier dans cette zone était subordonnée au désistement de la CBG, contrôlée à 51% par le groupe Halco mining (Alcoa, Alcan à l’époque aujourd’hui Rio Tinto, et Dadco).

Celui qui est devenu le nouveau PM guinéen, aidé par la volonté affichée par le ministre des mines de l’époque (Alpha Mady Soumah) va réussir à briser cet obstacle en aboutissant à un accord qui a permis à Global Alumina d’être en mesure d’exploiter la bauxite dite « non exportable » et abandonnée dans les zones déjà exploitées par la CBG. La même détermination permettra aux autres promoteurs du projet d’intéresser des géants mondiaux comme BHP Billiton (qui s’est retiré récemment) ou des entreprises comme Mubadala qui ont de grandes ambitions. N’eut été la crise économique qui a frappé de plein fouet une entreprise junior de la taille de Global Alumina dont l’existence même était liée au maintien à la hausse des cours mondiaux, le projet n’aurait sans doute pas été racheté par le couple Dubal-Mubadala.

Malgré toutes ces vicissitudes, le Directeur Général de Guinea alumina corporation (GAC) est resté fidèle au poste, encourageant les partenaires à maintenir le projet à flots. De cette position, il dirigea la présidence tournante de la chambre des mines de Guinée.

Après moult négociations, sous le régime d’Alpha Condé, le projet GAC sera amendé, avec à la clé une enveloppe d’investissement prévue d’environ 5 milliards USD pour l’ensemble du projet remanié. C’est aussi ça la marque Youla, au four et au moulin, dans la discrétion, sans jamais se départir d’une timidité qui lui colle à la peau. Jusqu’à quand ?

En définitive, toute cette histoire de tiraillement pour un poste de Premier Ministre me rappelle la fameuse fable de Jean de la Fontaine intitulé « les voleurs et l’âne ». Pour l’adapter à la sauce guinéenne, je me permettrais de changer quelques mots.

Pour un poste convoité, deux bonhommes se battaient. L’un voulait le garder, l’autre voulait l’arracher. Tandis que coups de plumes trottaient, et que nos deux champions cherchaient à se défendre, arrive un troisième bonhomme, qui se saisit du (ô combien précieux) sésame…

Saliou Samb

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