vendredi , 28 février 2020

Jusqu’à preuve du contraire : A tout « saigneur » tout honneur ! ( chronique complète 1 et 2)

CHRONIQUE DE TOP SYLLA — Un puissant roi vivait dans un château protégé par de nombreux gardes puissamment armés. Il organisait tous les soirs un festin où étaient conviés les notables, mais également une flopée de courtisans. Parmi ces derniers il y en avait un qui enviait particulièrement son fastueux train de vie et sa puissance. Il s’appelait Damoclès.

Informé, à l’occasion d’une fête où toute la cour se retrouvait autour d’une table remplie de mets, le roi l’installa sur son siège à lui. Au milieu du repas, Damoclès leva la tête et s’aperçut qu’une grande épée était suspendue juste au-dessus de sa tête, et n’était retenue que par un fil. Notre bonhomme perdit du coup l’appétit et passa les plus mauvais moments de sa vie : à chaque instant il s’attendait à ce que l’épée lui tombe sur le crâne.

Le roi voulait montrer à Damoclès qu’au-delà de l’apparente puissance que lui envie bon nombre de ses sujets, sa vie ne tenait qu’à un fil à cause des innombrables dangers qui le guettent en tant que monarque.

A l’occasion du récent sommet de l’Union africaine (UA) au pays de Mandela, c’est le président soudanais qui a focalisé l’attention à cause du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) qui pèse sur sa tête, telle une épée de Damoclès. A La Haye on pense qu’El Béchir a trucidé des tas de mecs, de femmes et  d’enfants au Darfour (une région du Soudan), simplement parce qu’il trouvait leur épiderme quelque peu sombre et leurs cheveux trop crépus à son goût.

 

 

L’Afrique du sud n’étant pas la Belgique ou la France, mais plutôt un membre de cette UA qui voit rouge dès qu’elle entend parler de CPI, comme il fallait s’y attendre le mandat de la procureure Fatou Bensouda n’a pas pesé plus lourd que son poids en papier : au terme du sommet, Omar El Béchir a regagné tranquillement son Soudan natal. Au grand dam des organisations locales des Droits de l »homme qui rêvaient d’une arrestation historique.

En Guinée, dès que l’on évoque la CPI, on voit défiler en mémoire les images des manifestants massacrés au stade du 28 septembre en 2009.

Plus de cent cinquante morts, des dizaines de femmes violées et d’innombrables blessés, y compris parmi les leaders de l’opposition dont la plupart se sont retrouvés avec un lourd sparadrap sur le crâne.

Presque six hivernages après, aucun procès ouvert, encore moins une condamnation prononcée à l’encontre d’un quelconque auteur ou commanditaire. Même si la cadence des inculpations s’est accélérée ces derniers temps, et à fini par atteindre l’enfant de Koulé qui rêve de revenir nous proposer une nouvelle saison du « Dadis show » au sommet de l’Etat.

Si pour le moment la Gambienne Fatou Bensouda et la CPI se disent satisfaits du pool de juges guinéens qui travaillent sur l’affaire, l’aboutissement à un procès en Guinée reste cependant incertain. Non pas seulement à cause des douteuses solidarités ethniques qui font de nos partis de solides refuges quand on a des démêlées avec DameThémis, mais surtout du fait d’une certaine propension à tout pardonner, avant même de juger.

 

Ou tout au moins à cette faculté de tout oublier. Heureusement que la CPI est là pour aiguillonner le gouvernement guinéen, sans quoi l’affaire dite du 28 septembre 2009 viendrait allonger la longue liste des crimes impunis.

Si « la maladie la plus répandue chez les hommes politiques est l’amnésie » (André Frossard), on dirait qu’il y à belle lurette que les nôtres l’ont refilée au reste de la population guinéenne. Même celui qui fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire (par contumace) à l’époque du fameux Camp Boiro, avant de passer des années derrière les verrous comme prisonnier politique sous Lansana Conté, montre des signes d’agacement dès qu’on lui parle du 28 septembre 2009.

 

Il n’y a pas longtemps, sur l’île de Kassa, Alpha Condé affirmait à propos, qu’il y a eu avant d’autres crimes dont les auteurs ou commanditaires n’ont pas encore été jugés.  Une façon de dire « pourquoi autant de bruit pour ce cas précis » ?

C’est vrai que le massacre de quelques deux cents manifestants en 2007 sur le pont à côté du cinéma Liberté, où déjà en 1971 on avait exhibé, sous les quolibets d »une foule hystérique, les corps de quatre prisonniers politiques pendus, ne figure plus dans les discours officiels ou même dans les conversations de bistrot.

Les activistes des droits humains et les syndicats qui avaient appelé à manifester semblent avoir effacé ces événements de leur mémoire. Pourtant, pas besoin de jouer au Sherlock Holmes pour identifier ceux qui les ont canardés et ceux qui ont ordonné de les « saigner » à coups de pruneaux. Des éléments de la garde prétorienne du général Lansana Conté (Bataillon autonome de la sécurité présidentielle) qui gardent l’entrée de la commune de Kaloum et dont le camp est à moins de 500
mètres (entre Les Garages du gouvernement et la centrale électrique de Tombo). L’idée d’une saisine de la CPI contre le vieux général pour crimes contre l’humanité n’a encore effleuré personne. En Guinée ou ailleurs.

Le gouvernement de l’autre Lansana qui sera installé suite (ou grâce) à ces massacres ne daignera pas réaliser en la mémoire des victimes ne serait-ce qu’une petite stèle, alors que sa douce moitié  érigeait un peu partout à Conakry des statues gigantesques à la portée esthétique pour le moins douteuse.

Bien avant, il y a eu le camp Boiro. Si dans les esprits ce lieu de détention, de torture et d’exécutions sommaires symbolise en général l’horreur, aujourd’hui pour bon nombre de Guinéens ce serait simplement sordide de chercher à exhumer cette affaire. Il vaut mieux ne pas « réveiller les morts, mais plutôt tourner la page sans prendre la peine – et le risque – de la lire. Après la chute du régime du président Ahmed Sékou Touré en 1984, de célèbres tortionnaires comme le gendarme Fadama Condé ont mis les instruments de torture sous le paillasson pour aller finir leurs jours paisiblement auprès de leur famille. Loin de tout ennui avec la justice et oublié de leurs compatriotes (ou tout au moins pardonné), y compris par les parents de leurs anciens « pensionnaires » de la « cabine technique ».

Encore que dans ce dernier exemple il faille reconnaitre que le contexte et les époques étant différents, ce serait un peu lire le passé avec les lunettes du présent que de tirer certaines conclusions, forcément hâtives.

Le fête de Ramadan est maintenant derrière nous, et toujours pas de Dadis à Conakry. Ou même à N’Zérékoré où on l’avait permis, à la suite du décès de celle qui lui a donné la vie, de venir assister aux obsèques. Sous bonne escorte et en évitant soigneusement de lui donner la moindre occasion de montrer le bout du nez dans la capitale. Peut-être que ses conseillers nous serviront dans les jours à venir une explication et une autre échéance pour le retour au bercail de l’enfant de Koulé. Pourquoi pas du genre : « il viendra après la fête de Tabaski ».

Question sans doute de laisser aux Guinéens le temps de trouver le prix du bélier à immoler et des habits pour les marmots. De même, la signature de la fameuse alliance entre son parti et l’UFDG du chef de file de l’opposition se fait toujours désirer. Evidemment pas dans le camp du parti au pouvoir, où on aurait (à propos) le rire aussi jaune qu’une banderole du RPG. Quand bien même l’on ne sait pas pourquoi. Le poids électoral de Dadis ? Difficile à évaluer vu que le bonhomme ne s’est présenté à aucune élection par le passé.

Idem pour le parti qui le porte. Alors qu’en l’occurrence, le simple fait d’être célèbre pourrait ne pas suffire. Jean Marie, le staphylocoque Doré du marais politique guinéen en sait certainement quelque chose. En attendant, c’est le ministre de la Justice qui fait son show. Pince-sans-rire, il soutient la main sur le palpitant (on aurait préféré que ça soit sur le Coran, même si ce geste a été désacralisé chez nous par le Dadis show) que la justice est indépendante en Guinée! Ce qui ne l’a pas empêché d’anticiper en dévoilant l’identité du prochain sur la liste des personnes à auditionner dans le dossier du 28 septembre 2009 : le général Sékouba Konaté, dont on attendrait impatiemment les feulements.

 

Maintenant, avec tout le tintamarre qui est fait autour de l’inculpation de Dadis, notamment la politisation à outrance de l’affaire et les risques d’une récupération communautaire ou régionaliste, le procès pourra-t-il se tenir en Guinée en toute sérénité ? Le cas échéant, lui fera-t-on « l’honneur » d’un voyage gratis Ouaga – La Haye en aller simple ? Sans parler d’un éventuel séjour dans une prison moderne comme celle de Scheveningen, qui n’a rien à voir avec le trou à rats que l’on appelle « Maison centrale de Conakry ».

Si un tel scénario peut faire l’affaire des autorités guinéennes, il comporte cependant certains inconvénients. Inculpé en tant que complice, l’ancien patron du CNDD ne peut être jugé par la CPI sans les auteurs présumés des crimes. Ce qui ramènera l’affaire à un procès d’une poignée de chefs (la fameuse chaine de commandement si chère à dame Bensouda et Cie), conformément à l’article 28 du Statut de Rome sur la Cour pénale internationale.

Du coup, les sinistres individus, des subalternes, qui ont saigné à blanc des manifestants et joué aux satyres en violant, à ciel ouvert et en pleine journée, des dizaines de femmes n’auront rien à craindre : leurs chefs payeront à leur place ! D’où le souhait que Me Sacko et toute la justice guinéenne fassent mentir les sceptiques pour organiser le procès en Guinée avec toutes les garanties de transparence et de régularité. Ainsi, les célèbres inculpés et les exécutants des basses besognes auront l’occasion de se défendre. Avec en tête Dadis Camara. A tout seigneur tout honneur, non ? Jusqu’à  preuve du contraire …


Top Sylla

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