lundi , 10 décembre 2018

Jusqu’à preuve du contraire : A tout « saigneur » tout honneur ! (1)

CHRONIQUE DE TOP SYLLA — Un puissant roi vivait dans un château protégé par de nombreux gardes puissamment armés. Il organisait tous les soirs un festin où étaient conviés les notables, mais également une flopée de courtisans. Parmi ces derniers il y en avait un qui enviait particulièrement son fastueux train de vie et sa puissance. Il s’appelait Damoclès.

Informé, à l’occasion d’une fête où toute la cour se retrouvait autour d’une table remplie de mets, le roi l’installa sur son siège à lui. Au milieu du repas, Damoclès leva la tête et s’aperçut qu’une grande épée était suspendue juste au-dessus de sa tête, et n’était retenue que par un fil. Notre bonhomme perdit du coup l’appétit et passa les plus mauvais moments de sa vie : à chaque instant il s’attendait à ce que l’épée lui tombe sur le crâne.

Le roi voulait montrer à Damoclès qu’au-delà de l’apparente puissance que lui envie bon nombre de ses sujets, sa vie ne tenait qu’à un fil à cause des innombrables dangers qui le guettent en tant que monarque.

A l’occasion du récent sommet de l’Union africaine (UA) au pays de Mandela, c’est le président soudanais qui a focalisé l’attention à cause du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) qui pèse sur sa tête, telle une épée de Damoclès. A La Haye on pense qu’El Béchir a trucidé des tas de mecs, de femmes et  d’enfants au Darfour (une région du Soudan), simplement parce qu’il trouvait leur épiderme quelque peu sombre et leurs cheveux trop crépus à son goût. L’Afrique
du sud n’étant pas la Belgique ou la France, mais plutôt un membre de cette UA qui voit rouge dès qu’elle entend parler de CPI, comme il fallait s’y attendre le mandat de la procureure Fatou Bensouda n’a pas pesé plus lourd que son poids en papier : au terme du sommet, Omar El Béchir a regagné tranquillement son Soudan natal. Au grand dam des organisations locales des Droits de l »homme qui rêvaient d’une arrestation historique.

En Guinée, dès que l’on évoque la CPI, on voit défiler en mémoire les images des manifestants massacrés au stade du 28 septembre en 2009.
Plus de cent cinquante morts, des dizaines de femmes violées et d’innombrables blessés, y compris parmi les leaders de l’opposition dont la plupart se sont retrouvés avec un lourd sparadrap sur le crâne.

Presque six hivernages après, aucun procès ouvert, encore moins une condamnation prononcée à l’encontre d’un quelconque auteur ou commanditaire. Même si la cadence des inculpations s’est accélérée ces derniers temps, et à fini par atteindre l’enfant de Koulé qui rêve de revenir nous proposer une nouvelle saison du « Dadis show » au sommet de l’Etat.


Si pour le moment la Gambienne Fatou Bensouda et la CPI se disent satisfaits du pool de juges guinéens qui travaillent sur l’affaire, l’aboutissement à un procès en Guinée reste cependant incertain. Non pas seulement à cause des douteuses solidarités ethniques qui font de nos partis de solides refuges quand on a des démêlées avec DameThémis, mais surtout du fait d’une certaine propension à tout pardonner, avant même de juger. Ou tout au moins à cette faculté de tout oublier.
Heureusement que la CPI est là pour aiguillonner le gouvernement guinéen, sans quoi l’affaire dite du 28 septembre 2009 viendrait allonger la longue liste des crimes impunis.

Si « la maladie la plus répandue chez les hommes politiques est l’amnésie » (André Frossard), on dirait qu’il y à belle lurette que les nôtres l’ont refilée au reste de la population guinéenne. Même celui qui fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire (par contumace) à l’époque du fameux Camp Boiro, avant de passer des années derrière les verrous comme prisonnier politique sous Lansana Conté, montre des signes d’agacement dès qu’on lui parle du 28 septembre 2009. Il n’y a pas longtemps, sur l’île de Kassa, Alpha Condé affirmait à propos, qu’il y a eu avant d’autres crimes dont les auteurs ou commanditaires n’ont pas encore été jugés.  Une façon de dire « pourquoi autant de bruit pour ce cas précis » ?

C’est vrai que le massacre de quelques deux cents manifestants en 2007 sur le pont à côté du cinéma Liberté, où déjà en 1971 on avait exhibé, sous les quolibets d »une foule hystérique, les corps de quatre prisonniers politiques pendus, ne figure plus dans les discours officiels ou même dans les conversations de bistrot. Les activistes des droits humains et les syndicats qui avaient appelé à manifester semblent avoir effacé ces événements de leur mémoire. Pourtant, pas besoin de jouer au Sherlock Holmes pour identifier ceux qui les ont canardés et ceux qui ont ordonné de les « saigner » à coups de pruneaux. Des éléments de la garde prétorienne du général Lansana Conté (Bataillon autonome de la sécurité présidentielle) qui gardent l’entrée de la commune de Kaloum et dont le camp est à moins de 500
mètres (entre Les Garages du gouvernement et la centrale électrique de Tombo). L’idée d’une saisine de la CPI contre le vieux général pour crimes contre l’humanité n’a encore effleuré personne. En Guinée ou ailleurs.

Le gouvernement de l’autre Lansana qui sera installé suite (ou grâce) à ces massacres ne daignera pas réaliser en la mémoire des victimes ne serait-ce qu’une petite stèle, alors que sa douce moitié  érigeait un peu partout à Conakry des statues gigantesques à la portée esthétique pour le moins douteuse.

Bien avant, il y a eu le camp Boiro. Si dans les esprits ce lieu de détention, de torture et d’exécutions sommaires symbolise en général l’horreur, aujourd’hui pour bon nombre de Guinéens ce serait simplement sordide de chercher à exhumer cette affaire. Il vaut mieux ne pas « réveiller les morts, mais plutôt tourner la page sans prendre la peine – et le risque – de la lire. Après la chute du régime du président Ahmed Sékou Touré en 1984, de célèbres tortionnaires comme le gendarme Fadama Condé ont mis les instruments de torture sous le paillasson pour aller finir leurs jours paisiblement auprès de leur famille. Loin de tout ennui avec la justice et oublié de leurs compatriotes (ou tout au moins pardonné), y compris par les parents de leurs anciens « pensionnaires » de la « cabine technique ».

Encore que dans ce dernier exemple il faille reconnaitre que le contexte et les époques étant différents, ce serait un peu lire le passé avec les lunettes du présent que de tirer certaines conclusions, forcément hâtives.

Jusqu’à preuve du contraire …

(à suivre)

Top Sylla

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