dimanche , 18 novembre 2018

 »Pour les acteurs politiques guinéens, ce qui compte ce n’est pas l’Etat de droit mais l’Etat du ventre » (Amadou Sadjo Barry)

Quel constat peut-on tirer des crises actuelles (politique, économique, sociale et sanitaire) qui traversent la Guinée ? Tout simplement, qu’il domine une culture de l’inhumain, laquelle est produite par les structures sociales et une conception prédatrice de l’activité politique qui érige en mode de gouvernance l’irresponsabilité, l’injustice sociale, l’inégalité, la domination, l’enrichissement personnel.

 

 

En effet, il serait simpliste de comprendre l’état inhumain de la Guinée comme le fait exclusif de cette conception de la politique, il faut y saisir la conséquence même de la nature de la société. C’est que les valeurs qui organisent les structures sociales ( je pense surtout à la famille, le groupe ethnique, l’école, etc.) guinéennes portent en germe des mécanismes de domination et de violence qui génèrent une culture de l’inhumain, c’est-à-dire une manière d’être qui nie la dignité humaine; qui produit un environnement hostile à l’épanouissement humain; qui érige en système l’immoralité comme moyen par excellence de gagner la vie; qui fait de l’irrationnel la norme d’organisation sociale; qui substitue aux exigences éthiques de la vie commune, la loi du « statut» de « la hiérarchie» et des « réseaux». Au fond, un mode d’être qui consiste à une perte de sens de l’humain. En ce sens, la culture de l’inhumain est plus que le nihilisme. Car, il ne s’agit plus d’une simple décadence des valeurs humaines. Fondamentalement, il s’agit au moyen d’un conditionnement social de tuer l’humain ou de faire de sa mort la finalité ultime du système sociopolitique. L’histoire de la culture politique guinéenne témoigne, derrière les grands discours qui l’ont porté, de cette mort de l’humain. Son cadre est le moteur même de la dynamique politique en Guinée.

Les valeurs de la structure sociale sont, dans leur grande majorité, contre l’humain. Tout d’abord, elles condamnent par principe la liberté individuelle. Conçu comme produit de la communauté, l’individu est tout entier pour cette dernière. La communauté détermine, autoritairement, l’individu. La structure familiale et ethnique nourrit en lui un esprit communautaire qui l’enferme et, par conséquent, lui rend hostile à l’altérité. La rigidité du système de parenté éduque à se vouer à la défense et à la promotion du bien parental (celui de la famille et de l’ethnie). La reproduction par l’individu de l’esprit communautaire, dans le domaine politique, conduit à gouverner pour soi et ses parents (politiquement, « parents » veut dire, en Guinée, ma famille, mes proches, mes amis, mes connaissances, mon réseau). C’est ainsi que le bien commun est mis, au moyen de l’exercice du pouvoir, au servie des biens parentaux. Cette possibilité inouïe d’enrichir ses parents au moyen du pouvoir politique fait de la conquête du ce dernier un enjeu de vie ou de mort. Perdant ainsi sa vocation essentielle, l’exercice du pouvoir devient une « lutte pour manger». Et dans cette lutte sans merci, tous les coups sont permis. Ni Dieu, ni les exigences morales, ni même le « l’innocence du Visage d’Autrui» ne constituent des limites. L’enjeu n’est pas moindre : manger pour vivre. Mais cette nécessité vitale érigée en un principe politique exige un préalable humain dramatique : le dépouillement de ce qui est humain au-dedans des protagonistes. Car « manger» sans limites, à tout prix, n’est pas humain. Il faut ne plus être humain pour pouvoir se livrer à une satisfaction sans limites de la faim. Or, celui qui s’est dépouillé de l’humain en lui peut-il voir l’homme hors de lui ?

De même, la conception substantielle et hiérarchique du rapport de l’individu à sa communauté scelle toute possibilité de contestation de la part de l’individu et justifie, au moyen d’un système normatif imposant, des pratiques d’injustice et d’inégalité que l’individu, par la force de l’habitude, considère comme normales. En effet, l’obéissance est une des vertus majeures qui organise le rapport entre l’individu et sa communauté. Elle se justifie par le statut de mineur dont jouit l’individu face à sa communauté, conçue, selon le système normatif, comme majeure. Étant mineur, donc irresponsable, il ne peut décider. On doit décider pour lui et la décision de la majorité, généralement incarnée en la personne de l’ainé de la communauté, s’impose comme légitime et plus responsable. Cette légitimité est fondée sur la souveraineté de la communauté, elle-même justifiée par le statut de mineur dont jouit l’individu. Toute contestation de part de ce dernier est comprise comme indélicate, inconvenante, contre les normes, donc immorale. Même lorsque l’obéissance entraîne des abus et des injustices, le statut souverain de la communauté reste légitime. Cette légitimité moralement justifiée produit des mécanismes de domination et d’injustice que l’individu, par le processus d’éducation qu’il reçoit, considère comme normaux : c’est ainsi que l’individu porte en lui, sans même le savoir, un déterminant autoritaire, qui sur le plan politique se traduit par la logique autoritaire des modes de gouvernance. La dictature du président n’est qu’une reproduction, de manière encore plus drastique, de l’autorité du chef de la communauté. Le président conçoit la société comme sa famille. Il n’est pas dans un rapport contractuel avec les citoyens, mais dans un rapport hiérarchique et statutaire : il est le chef et les autres sont ses subordonnés. Le rapport hiérarchique, fondé par le statut et non la loi, est substantiellement inégalitaire, tout le contraire du rapport contractuel. C’est ainsi qu’en Guinée, plus votre statut est élevé mieux vos actions sont légitimes : le président, fils et femme du président, le ministre, fils et femme de ministre, le père, le mari, l’enseignant, le religieux, l’officier, le douanier, le policier, le plus âgé, tous dominent légitimement, au nom du statut. Le dominé (la femme, l’enfant, l’individu, celui qui est loin des réseaux politiques) ne dispose d’aucun moyen légal de contestation, l’esprit communautaire ayant nourri en lui le ressentiment et la docilité. Le dominant, de son côté, ne tolère la contestation, percevant en elle une atteinte à son statut. Aux deux, une seule issue reste possible : la violence. Ce serait une erreur de voir dans cette violence l’effet d’une décadence sociale ou politique, elle constitue le mode éminent de la régulation sociale. C’est ce qu’est la société guinéenne : violente, dominante, inégalitaire, injuste, immonde, donc contraire à l’épanouissement humain. Donnons la parole à l’actuel président : « La situation en Guinée est très complexe parce que l’anarchie s’est installée pendant longtemps, le non-droit, l’absence du respect des droits civiques, il faut du temps. Quelqu’un qui est habitué à un certain comportement, à frapper le prisonnier, vous ne pouvez pas en un ou deux mois, le changer. » ( Alpha Condé, jeudi 26 mars, Guinéenews.) Sincérité du président ou constat d’un échec ?

​Disons tout simplement ceci : les modes de gouvernance ne s’étant pas émancipés des structures sociales autoritaires arbitraires, il y a une hybridation entre le social et le politique : ils se nourrissent mutuellement. La structure sociale, par le système de valeur qu’elle entretient, conditionne et prédispose à la dictature, tandis que les modalités de gouvernance en s’appropriant cette dictature sociale la renforcent au moyen de la pauvreté qu’elle crée et du désordre qu’elle utilise comme moyen de gouvernance. Au fond, le sous-développement, marque réelle de la culture de l’inhumain, est une stratégie politique, en Guinée. Il vise au renforcement et à la consolidation du conditionnement social de la dictature. Ainsi se comprend aisément pourquoi après un demi-siècle d’indépendance, les conditions des vies des guinéens sont inhumaines. Le système de gouvernance reste le même, malgré que les chefs ont changé. De Sékou Touré à Alpha Condé, le système de gouvernance est resté imperturbable. Mais cette immobilité politique ne traduit qu’une immobilité sociale. La société guinéenne n’est ni complètement traditionnelle ni complètement moderne. Elle se trouve dans un entre-deux contradictoire, conflictuel, dans lequel l’humain n’y est plus. Un entre-deux qu’on pourrait qualifier suivant une certaine tradition philosophique d’état de nature. Par conséquent, contrairement à ce que fait miroiter certains leaders de l’opposition qui méprisent le gouvernement actuel, rappelons que la Guinée n’a jamais connu l’existence d’un État. Il n’y a jamais eu d’État de droit en Guinée. Le système de gouvernance en Guinée de 1958 à nos jours est contraire à toutes les théories de l’État et de la démocratie. Si on veut tout de même parler d’État en Guinée, parce qu’en Guinée existe un zèle pour les grandes notions, on pourrait le faire; mais, alors, il serait plus approprié de parler comme l’a si remarquablement fait J-F-Bayart (L’État en Afrique. La politique du Ventre), d’État de ventre. Dans la perspective du ventre, l’État se comprend comme l’outil par excellence qui sert à l’enrichissement personnel ainsi qu’à celui de son réseau parental. Il n’est dévolu à aucune vocation sociale, moins encore humaine. Son principe régulateur : manger. L’État du ventre est un État prédateur, voleur, criminel. Prédation, vole, criminalité sont les modes essentiels de son fonctionnement. Certains leaders de l’opposition actuelle ont été les membres actifs de ce système, bien qu’ils continuent, dans des symposiums consacrés à Lansana Conté, à honorer et à défendre l’héritage de l’ancien gouvernement. Comme s’il existait réellement une différence dans les modalités de gouvernance entre le régime actuel et le régime précédent.

​La tragédie guinéenne est que l’opposition et le gouvernement, jouent dans un même système. C’est une lutte entre des personnes pour contrôler le système du ventre. Ce qui fait qu’on s’oppose moins au système qu’à la personne. La preuve : L’opposition n’est active que pour discuter des salaires des députés et des questions électorales. Les élections sont devenues un enjeu de démocratie. L’échec du système d’éducation, les conditions sanitaires déplorables, l’insalubrité rampante, les tragédies routières, la violence conjugale, les châtiments corporels administrés aux enfants, l’exploitation des femmes, la misérable condition des personnes atteintes de déficience physique et intellectuelle, les conditions misérables des travailleurs, la violence sociale, le chômage endémique, l’insécurité endémique, etc…toutes ces questions sont différées. On attend de prendre le pouvoir, disent les opposants. La seule logique de l’opposition étant de prendre le pouvoir, il est tout à fait normal qu’on fasse des élections l’enjeu essentiel de la démocratie. L’épidémie d’Ébola est révélatrice d’une incapacité des hommes politiques guinéens à penser le politique. Comme l’a résumé un des leaders de l’opposition, deux voies existent pour le changement: la rue (entendons la violence) et la communauté internationale. Cette logique de l’opposition fait d’elle le principal ennemi de métamorphoses sociales politiques nécessaires à l’avènement d’un État de droit plus favorable à l’humain. L’aveuglement de l’opposition est frappant : elle critique le régime actuel de violer l’État de droit. Cette critique suppose l’existence d’un État de droit. Alors que toute l’histoire politique de la guinée se comprend justement comme un État de non-droit. N’est-ce pas tromper la population, instrumentaliser l’ignorance grandissante du peuple à des fins politiques ? Pourquoi ne pas proposer une réflexion approfondie sur les conditions d’un État de droit; repenser l’organisation du pouvoir; repenser l’esprit communautaire des structures sociales; repenser les rapports de l’individu à sa communauté, les organiser pour protéger l’individu contre la dictature communautaire; réfléchir sur les manières d’assurer une représentativité politique des différentes régions; sur le type de régime politique qui serait approprié à la société. Au fond, penser l’homme.

​De son côté, le gouvernement évoque, par la voix de son porte-parole, la conservation des acquis démocratiques. Quels sont-ils ? Difficile de le savoir. La réalité guinéenne atteste plutôt d’une permanence et d’une réappropriation de la politique du ventre, par l’actuel régime. C’est la démocratie du ventre, démocratie à la guinéenne. L’ironie est que le gouvernement parle de démocratie tandis que le président évoque l’anarchie, le non-droit. Cette contradiction révèle l’incohérence du discours politique guinéenne : on parle de démocratie dans une société de dictature. Du respect des principes de l’État de droit dans une société statutaire. Le discours politique veut greffer les principes de l’État de droit sur des réalités sociales foncièrement contraire au droit. C’est qu’est, bien évidemment, impossible, illogique et irrationnel. Cette irrationalité érigée en principe politique, parce que nourrissante, voilà les acquis de la démocratie guinéenne. Démocratie de misère ! Qui n’éduque plus; démocratie d’irresponsabilité, qui malgré un demi-siècle d’indépendance n’a pas les ressources matérielles et humaines pour répondre à des crises sanitaires. Démocratie d’ignorance, qui encourage le rejet de la pensée, la paresse intellectuelle, les discussions émotives et passionnelles. En Guinée, toute invitation à se remettre en question est perçue comme une menace. Jouant le jeu de la victime coloniale et l’innocence malsaine, nous cherchons toujours ailleurs le secours : en occident. Quelle ironie de l’histoire ! L’occident contre lequel nous avions voulu témoigner notre humanité; l’occident à qui nous voulions témoigner que nous étions des civilisés, voilà aujourd’hui que sans l’occident la Guinée n’est rien. Pour vivre dignement, se soigner dignement, étudier sérieusement, accoucher dans des conditions humaines, faire l’expérience de la liberté et du droit, savoir ce qu’un État, au fond pour être humainement, il faut partir pour l’occident. S’exiler est devenu désormais un moyen de conquérir son humanité.

​En conclusion, il nous faut oser dire ce que nous sommes devenus : des inhumains. État inhumain, démocratie inhumaine. Tout en Guinée est contre humain. Cette inhumanité qui caractérise notre condition n’est pas le fait du régime actuel, elle est l’effet d’une culture. S’inscrivant dans une continuité, le régime actuel exhausse, par la politique du ventre, cette inhumanité. L’histoire de notre culture politique est une gestion consciente de l’inhumain. Il nous faut, donc, oser affronter l’horreur, faire face à nos contradictions. Cette audace exige une critique de toutes les valeurs qui structurent la vie sociale, une nouvelle conception du rapport de l’individu à la communauté, une conception du pouvoir qui l’émancipera des tendances personnelles, une dépersonnalisation de l’État, repenser l’organisation des partis politiques, s’émanciper de la responsabilité de la communauté internationale au profit d’une responsabilité nationale. Au fond, il faut à la logique du ventre substituer la logique de la raison. La voie sera longue et les sacrifices seront énormes. L’urgence en Guinée, ce ne sont pas les élections en 2015. L’urgence est rationnelle : penser les conditions d’un ordre politique juste et équitable capable de faire face à l’indéniable pluralité ethnique. En clair, la réflexion sur les conditions de possibilité d’un État de droit représente l’urgence la plus éminente.

Amadou Sadjo Barry

Professeur de Philosophie

Cégep de Saint-Hyacinthe

Québec, Canada

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