dimanche , 18 novembre 2018

Fria, le rêve brisé des milliers de guinéens

Désolation des travailleurs de FriaDE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL – Autrefois paisible et qualifiée par certains de ‘’ville d’ambiance’’, la cité industrielle Fria qui vivait de sa raffinerie d’alumine n’est plus qu’une ville de désespoir. En caressant le rêve  de revivre très prochainement les beaux jours du passé, ses habitants croisent les doigts et attendent un secours divin. Reportage.
Mamadou Oury Barry était employé de l’usine d’alumine Rusal-Friguia. Recruté en 1985,  lui et sa famille menaient une vie paisible à Fria. Mais trois ans à après l’arrêt de la raffinerie, la vie semble s’arrêter pour ce cinquantenaire révolu.

‘’Maintenant que Friguia est fermé, je ne pratique aucun autre métier. C’est dur pour moi’’, explique-t-il, les yeux empreints d’émotion.

Fria est essentiellement bâtie autre de l’usine Friguia. Aujourd’hui, l’arrêt de la raffinerie d’alumine est ressenti par toutes les familles. Cet arrêt a affecté tous les guinéens de près ou de loin car toute la Guinée est représentée à Fria, raisonne M. Barry.

Ici, comme on le dit le cœur plein de souvenirs et d’amertumes, la santé a désormais un prix.  Fini le moment où l’entreprise Rusal prenait en charges les frais médicaux des employés et leurs familles.

Avec ses produits pharmaceutiques et son ordonnance en main,  Ibrahima Diallo, conducteur à la mine, qui souffre de maladies depuis 7 mois ne dit pas le contraire. ‘’Je mène une vie très difficile à l’heure actuelle.  Les médicaments coutent excessivement chers et nous sommes  obligés de venir  les acheter au marché’’, confie-t-il.

‘’Au moment où l’usine fonctionnait, c’est la société qui prenait tout en charge. Mais aujourd’hui, la vie que nous menons ici à Fria est vraiment déplorable. Faut-il s’occuper des enfants ou de ma maladie ? Je suis emmerdé’’, explose-t-il.


‘’Convention à revoir’’

Située à 160 km de Conakry, Friguia avait une capacité de production de 650 000 tonnes d’alumine. Le groupe russe l’a acquis au prix dérisoire de 22 millions de dollars, assorti de promesses d’investissements de plus de 5 milliards de dollars.

En avril 2012, ses employés ont déclenché un mouvement de grève pour exiger une amélioration de leurs conditions de vie et de travail. La grève a entrainé l’arrêt des activités par Rusal, l’un des leaders mondiaux dans le domaine de l’aluminium.

Des négociations entamées et des promesses prises aussi bien par l’investisseur que par le gouvernement n’ont permis la relance de l’unité de production.
L’Etat guinéen a dû céder le droit d’exploitation le projet de bauxite Dian-Dian, de  564 millions de tonnes de réserves prouvées en 2014 à Rusal sans que la raffinerie ne puisse être relancée.

Selon une source proche du Comité technique de revue des conventions minières mis en place par le gouvernement, la convention de Friguia fera l’objet d’une nouvelle revue. L’évaluation devrait permettre aux autorités guinéennes de porter un nouveau sur ce dossier et si possible, d’annuler le deal et trouver un nouveau repreneur, selon des informations obtenues par Kaloumpresse.com.

Désolation

A la rentrée de la ville où se situe l’usine, la désolation est frappante. Un calme de cimetière vous accueil. L’usine à l’arrêt est placée sous une haute protection sécuritaire. La brigade de gendarmerie a reçu l’ordre de ne recevoir aucun journaliste à l’intérieur de l’unité industrielle.

Au centre-ville, la cité qui abrite les ingénieurs, autrefois ornée de fleurs, est devenue, une citée buissonnière. Les bâtiments sont laissés à l’abandon. Seuls quelques agents de gardiennage sont postés derrière les cours. A l’intérieur, pas d’occupants. Les imposants immeubles communément appelés les ‘’trois tours’’ éprouvent le besoin d’être entretenus. Faute d’électricité, les ascenseurs n’ont plus bougé depuis longtemps et ont fini par devenir des nids d’araignées.

Dans les rues, les véhicules de transport en commun sont rares. Des centaines de conducteurs de mototaxis ayant abandonné l’école au profit de l’usine tentent de se refaire une nouvelle vie.

L’arrêt de la raffinerie semble entrainer aussi la disparation de l’Etat. La Justice de paix de Fria est dans un état de délabrement indescriptible. Les portes arrière sont cadenassées depuis longtemps. Dans la cour, le granite cède la place aux herbes sauvages.

Les commerces se meurent

L’arrêt de la raffinerie affecte aussi les commerces. Mamoudou Barry, 68 ans, est un commerçant originaire de Mamou. Il s’est installé à Fria depuis 1975. C’est dans cette ville minière qu’il a construit et sa famille ne connaît que Fria. Pendant les beaux temps de l’usine Rusal-Friguia, M. Barry a su profiter de son commerce.

‘’Depuis je suis à Fria, je vendais des chaussures. C’est dans ce commerce que j’ai pu acheter des parcelles et construit deux  habitations’’, explique le vieux, assis sur sa natte.

Mais l’année 2012, se souvient, est venu avec un cortège de malheur suite à l’arrêt de l’usine qui nous faisait vivre.

Faute de moyens suffisants, le père de famille de 15 enfants a abandonné son commerce. Il n’arrivait plus à faire écouler ses marchandises. Les clients ne viennent plus.  Résultats, ses navettes hebdomadaires entre Fria et Conakry à recherche de marchandises sont stoppées.

Abdoulaye un jeune commerçant a vu son rêve se briser. Après avoir abandonné les cours en 12è année, il a suivi une formation rapide en maintenance électrique à la demande d’une connaissance afin d’être embauché à l’usine. ‘’C’est au moment où mon dossier était en examen à l’usine que la grève a été déclenchée’’, se rappelle celui qui a monté aujourd’hui un petit commerce. ‘’Au début, on parvenait à écouler nos marchandises. Mais maintenant, je peux rester 1 mois sans voyager parce que les choses ne marchent plus. Les gens ont quitté la ville. Et il n’y a pas de travail’’.

Son chiffre d’affaire a baissé de 1 million par jour dans certains marchés hebdomadaires à 90 000 francs guinéens.  ‘’Je peux rentrer à la maison parfois avec 40 000 francs’, s’est-il plein.

Loterie, dernier espoir

A Fria, ville à la ruine depuis l’arrêt de Friguia, les habitants sont unanimes. On ne vit plus. On survit.

 

En attendant une hypothétique reprise des travaux à l’usine, certains se retournent vers les jeux de hasard. Réunis en face d’une banque privée de la place, au quartier Plateau, plusieurs anciens travailleurs de Rusal-Friguia au plateau, faute d’avoir trouvé un emploi ailleurs, se retrouvent pour parler de ‘’tout et de rien’’.

Entre les sujets de politique et de sports, ces anciens employés tentent leur chance avec Pari mutuel urbain (PMU-Guinée) et Guinée Games.

En plus de la loterie, l’espoir est aussi tourné vers les parents à Conakry et ailleurs. Les ‘’chômeurs’’ comme eux-mêmes ils aiment se faire appeler, attendent que les parents leur retournent l’ascenseur.

La société Rusal-Friguia apporte une assistance mensuelle estimée entre 600 mille à 1 050 000 francs guinéens (73 a 129 euros), selon les échelons. Le 5 février, le gouvernement russe et la compagnie Rusal ont offert un don de 14 tonnes de vivres aux populations de Fria. Mais les travailleurs trouvent ces aides insignifiantes et souhaitent une reprise rapide des activités.

Aly Badara Sylla, Cheminot à Rusal-Friguia, est pressé de voir passer cette galère. ‘’Nous menons une vie très difficile. On veut que ça finisse, mais c’est le bon Dieu qui sait. On s’en remet à la volonté divine’’, dit-il.

‘’Depuis cette crise, relate ce Cheminot, Je me contente de ce que mes amis de Conakry me donnent. C’est avec ça que je nourris ma famille. Pourtant, au moment où je travaillais, c’est moi qui nourrissais certains d’entre eux.  Et parmi eux, il y a des gens qui sont reconnaissants et d’autres non’’.

Par Aliou BM Diallo, envoyé spécial à Fria

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