mercredi , 18 septembre 2019

Drame de Rogbané : les parties se rejettent les responsabilités… Enquête

A qui incombe la responsabilité de la tragédie survenue le 29 juillet à la plage de Rogbané, à Taouyah, en banlieue de Conakry ? Le Tribunal de Première Instance de Dixinn tente de répondre à cette lancinante question. Même si au sein de l’opinion publique, certains le soupçonnent de s’attaquer déjà aux petits poissons. Enquête!

Mardi 2 septembre, le gouverneur et président du Conseil de ville de Conakry, était au Tribunal de Première Instance de Dixinn.  Soriba Sorel Camara, qui n’était pas en visite de courtoise aux magistrats, répondait à la convocation du juge d’instruction sur le dossier de Rogbané.

La veille, lundi 1er septembre, ce fut le tour du Haut commandant de la gendarmerie nationale et directeur de la Justice militaire, Général Ibrahima Baldé. L’officier supérieur de la gendarmerie guinéenne était allé s’expliquer devant le juge, sur les circonstances dans lesquelles la tragédie de Rogbané est survenue.


33 mois morts et des interrogations

Fin juillet, alors que plusieurs milliers de jeunes assistent à un spectacle à la plage de Rogbané, à Conakry, le monde apprend qu’une bousculade est survenue. La suite de l’évènement laisse découvrir un spectacle d’horreur. Au total, 33 personnes, en majorité des jeunes sont morts et plusieurs dizaines d’autres blessés dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler en Guinée, ‘’le drame de Rogbané’’.

Au lendemain de la tragédie, le gouvernement prend une série de mesures. Les bordures de mer pour des évènements grands publics sont fermées. Les spectacles dans les lieux non autorisés sont proscrits et le directeur de l’Agence Guinéenne des Spectacles est suspendu de ses fonctions. Dans la foulée, le chef de l’Etat, Alpha Condé, ordonne l’ouverture d’une enquête judiciaire par le Tribunal de Première Instance de Dixinn.

Aujourd’hui, la justice cherche à répondre à un certain nombre de questions. Le gouverneur de Conakry a-t-il reçu une lettre d’information en bonne et due forme des organisateurs du concert ? Toutes les conditions étaient-elles réunies pour un tel spectacle ?

Autre question et non des moindres. Les plages étaient-elles fermées ? D’autant plus qu’officiellement, l’ancien gouverneur de Conakry, Commandant Sékou Resko Camara, avait fermé toutes les plages de Conakry jusqu’à nouvel ordre, suite à l’autre drame de Lambanyi survenu le 1er janvier 2014. Aucun nouvel ordre n’a été officiellement et administrativement opposé à la décision de Resco Camara.

Entendus comme témoins

Les auditions de Soriba Sorel Camara et du Général Ibrahima Baldé ont duré des demi-journées. Officiellement, selon des sources judiciaires peu bavardes, les deux personnalités ont été entendues à titre de témoins. Mais la similitude s’arrête là.
L’officier s’est rendu à la Justice, conforté par les déclarations du Président de la République au lendemain du drame, selon lesquelles, il (Ibrahima Baldé) est resté en contact téléphonique avec le chef de quartier de Taouyah, peu avant l’évènement, pour s’assurer des dispositifs sécuritaires.

En revanche, le gouverneur a dû s’expliquer sur les démarches à suivre avant l’organisation de tout spectacle, et sa présumée part de responsabilité dans l’autorisation ou non du spectacle de ce 29 juillet qui a tourné au cauchemar. ‘’La procédure est pour l’heure confidentielle vue que c’est la période d’instruction’’, murmure-t-on au TPI de Dixinn.

Dans le cadre de cette procédure judiciaire, le président de la délégation spéciale de Ratoma, Sékou Bantouka Camara, le directeur de l’AGS et Ablaye Mbaye, ont été officiellement inculpés pour ‘’homicide involontaire, négligence et abstention délictueuse’’. Ils sont écroués depuis, à la prison civile de Conakry, dite Maison centrale.

Dans leurs familles, les proches clament naturellement leur innocence, en brandissant les dispositions légales en matière d’organisations des spectacles en Guinée.

Des plages déjà ouvertes au public

Des sources proches du dossier révèlent que des démarches informelles avaient été entreprises par des gérants de plages. Et que l’interdiction a été verbalement levée. Une chose est certaine, les plages de Conakry n’étaient fermées aux concerts au moment de la cohue meurtrière. Des faits l’attestent.

On rappelle que c’est à la même plage de Rogbané à Taouyah que le Festival Manifest de Bénédi Record a été organisé le 21 avril. 
Ce festival Manifest a d’ailleurs  été rehaussé de la présence des ministres de la Culture et des Sports. Cette information a été confirmée par des sources indépendantes dignes de foi. Mais l’attaché de presse de la ministre des Sports interrogé sur la question, n’a ni confirmé ni infirmé l’information. Et nos efforts pour joindre l’organisateur Bénédi Reccod n’ont pas abouti.

Autre détail majeur qui prouve que les plages n’étaient pas fermées. Des écrans géants étaient installés dans toutes les plages de Conakry pendant la coupe du monde de football. Preuve que les plages étaient bien ouvertes.

Selon la famille de Malick Kébé, l’organisation des spectacles ou concerts est du domaine des structures agréées. Cela obéit à la détention d’un RCCM (Registre de commerce et du crédit mobilier) du ministère du Commerce et une licence délivrée par l’Agence guinéenne de spectacle.

Le groupe de musique urbaine Deggy Force 3, sous le label de « Meurs Libre Prod », a adressé le 10 juillet une correspondance de réservation à l’Agence Guinéenne des Spectacles (AGS)  avec à la clé, 500.000 francs guinéens comme caution.

L’AGS répond favorablement à la demande de réservation deux semaines plus tard.

Par la suite, Malick Kébé écrira à l’administrateur de la plage de Taouyah pour lui dire de se mettre en rapport avec « Meurs Libre Prod », une structure professionnelle agréée.

Après avoir réglé tous les préalables, la structure organisatrice met en branle les messages publicitaires pour annoncer cet événement sur les antennes des médias y compris ceux du service public.

« David contre Goliath » ?

Personne ne veut endosser la responsabilité de la mort des 33 jeunes. Selon des documents émis par des proches du gouverneur Soriba Sorel Camara que nous avons consultés au cours de l’enquête, tout porte à croire que celui-ci avait pris toutes les précautions pour éviter un tel drame.

L’on brandit au gouvernorat une correspondance datée du 29 avril portant fermeture de la Plage de Takonko. Et une autre enregistrée sous le N°025/VC/CAB/2014 relative à la ‘’fermeture jusqu’à nouvel ordre des sites balnéaires et centres de loisirs situés sur le littoral à Conakry’’. Ce document annonce que la réouverture de ces sites devait faire l’objet d’une autre décision.

Enfin, les proches de Soriba Sorel Camara exhibent un autre courrier adressé, cette fois, aux maires et présidents des délégations spéciales, le 4 juin, relative à l’interdiction de ‘’toute manifestation politique ou culturelle non autorisée par le maire’’.
Seulement voilà, certaines sources mettent en cause, la sincérité de ces documents sous prétexte qu’ils ont été antidatés pour sauver un gouverneur en panne de preuves.

C’est peut-être la raison pour laquelle, l’entourage de Malick Kébé, s’étonne d’entendre le gouverneur de Conakry dire qu’il n’était pas informé de l’organisation d’un spectacle à la plage de Rogbané. Il est formel: « le gouverneur de Conakry, Soriba Sorel Camara était bel et bien informé de l’organisation de ce concert de Meurs Libre Prod », clame-t-on.

Selon nos sources, dans une correspondance en date du 09 juillet, le directeur de l’Agence guinéenne de Spectacle attirait déjà l’attention du gouverneur de la ville de Conakry, en ces termes : « … afin d’éviter de mauvais souvenirs à l’image de l’incident de la plage de Lambanyi [ndlr: le 1er janvier 2014], la Direction a mis en place, de nouvelles dispositions visant à mieux gérer et maitriser les spectacles sur les plages et les centres de loisirs regroupant plus de 100 personnes. Pour cette raison, je sollicite votre franche collaboration pour vulgariser l’information au niveau des gérants des plages ».

Ce courrier a été reçu, selon les mêmes sources  au gouvernorat, le 17 juillet sous le numéro de référence  1758.

Ce n’est pas tout. Car « Meurs Libre Prod » a également adressé une lettre d’information à la police des mœurs, le 8 juillet, et une autre à la gendarmerie, lettres que nous avons pu lire. La dernière  lettre destinée à la gendarmerie a été reçue, le 14 juillet, à 15h13.
A quand l’épilogue de l’odyssée judiciaire? Difficile d’y répondre. Une seule certitude, les Guinéens ont hâte de connaitre la vérité dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Rogbanègate.

En attendant, Malick Kébé et Cie croupissent en prison au titre de la détention préventive depuis bientôt deux mois.

Une enquête réalisée par Ismaël Camara de Guineetime et Ougna Camara de Kaloumpresse

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