lundi , 12 avril 2021

Mohamed Tall : « Notre objectif, faire partir Alpha Condé en 2015 »

Mohamed Tall, Chef de cabinet du président de l’Union des forces républicaines s’est confié à Kaloumpresse.com. Dans cet entretien, il soutient que l’objectif de son leader Sidya Touré et de l’opposition toute entière est l’alternance démocratique en 2015. Interview.

Kaloumpresse.com : L’opposition guinéenne a suspendu sa participation aux travaux parlementaires. Quelles sont les motivations d’une telle décision ?

Mohamed Tall : Les raisons qui ont motivé la suspension de l’opposition de participer aux travaux de l’Assemblée Nationale, c’est essentiellement le refus du gouvernement d’ouvrir le dialogue pour discuter d’un certain nombre de points notamment les modalités pratiques de la mise en œuvre  des accords du 03 juillet 2013.

Des accords qui sont le résultat de plusieurs mois de discussions avec l’implication de la communauté internationale, le gouvernement représenté au haut niveau, parce que c’est le ministre d’Etat, Loucény Fall qui dirigeait la délégation gouvernementale, avec les représentants du RPG et de l’opposition. C’est ce cadre qui a permis d’avoir les accords et l’organisation du scrutin législatif.

Huit mois après, beaucoup de choses ont été tentées. Nous avons saisi par écrit, le Premier ministre pour attirer son attention sur le retard que nous sommes en train d’accuser et la nécessité d’ouvrir très rapidement un cadre de dialogue pour que nous puissions aller à des élections communales de manière apaisée. Et surtout que nous trouvions un terrain d’entente pour avoir l’élection présidentielle dans des conditions acceptables.

Nous avons pris cette décision suite à l’interdiction brutale et non fondée de la tenue du Conseil national du parti de l’union des forces républicaines (UFR) au Palais du Peuple.

Du côté de la mouvance, j’entends souvent dire que tous ces points peuvent être débattus à l’Assemblée. Ce n’est pas vrai. Il y a des points qui sont contenus dans ces accords qui ne relèvent du domaine législatif. Et donc, ces points, il est indispensable et même urgent que le dialogue s’ouvre.


Qu’attendez-vous concrètement du gouvernement ?

Nous ne savons pas ce que nous pouvons attendre de ce gouvernement. Parce que c’est très paradoxal dans ce pays que ça soit l’opposition qui est plus soucieuse de la préservation de la quiétude sociale, que c’est l’opposition qui pousse le pouvoir à ouvrir un dialogue politique. Alors que ça aurait dû être le contraire. Donc, nous attendons des propositions concrètes de la part du gouvernement, afin qu’il nous dise qu’il est prêt à dialoguer et qu’il crée les conditions pour cela, et pour aller tranquillement à des élections apaisées. A ce point, je pense que l’opposition pourrait reconsidérer sa position.

Est-ce que l’opposition a pensé aux conséquences d’une telle décision ?

Comme conséquences pour l’opposition, il s’agissait de marquer le coup comme nous avons tenté pas mal de choses pour emmener le gouvernement au tour de la table. C’est aussi pour nous de marquer le coup pour dire qu’il y a une véritable rupture entre l’opposition et la mouvance. Je crois que le message a été bien compris par la communauté internationale et l’opinion guinéenne. Je crois également qu’une partie du gouvernement a bien compris cela. Désormais on attend la réaction gouvernementale.

Certains estiment que l’opposition s’est retirée à cause du cadre d’investissement de Rio Tinto qui devait être adopté par l’Assemblée nationale.

Non, ce n’est pas ça du tout. Nous sommes une opposition républicaine, responsable et qui veut s’appuyer sur les institutions de la République pour éclairer la lanterne des Guinéens. Je crois que le cadre d’investissement récemment signé offrait  une belle occasion à l’Assemblée de fonctionner à la satisfaction des Guinéens. Je crois que l’ensemble des députés attendaient avec impatience l’examen de cette convention. Malheureusement, l’actualité nous a rattrapés, et les choses ont évolué vite. Nous avons pris une décision qu’on ne voulait pas prendre en réalité.

Pensez-vous que la reprise des manifestations politiques est opportune en ce moment en Guinée ?

L’opportunité des manifestations, à mon point de vue, dépend des chances laissées au dialogue. Si aucune chance n’est laissée au dialogue, nous avons toutes les chances de recourir à la rue. C’est ça l’alternative. Soit, on accepte de se parler en personnes responsables dans la paix, ou bien on ouvre la voie à une forme de chienlit qui verra les gens de plus en plus dehors pour protester, revendiquer leurs droits dont ils sont privés à tort. Ce n’est pas souhaitable pour le pays, mais les premiers responsables ce sont le Président de la République et son gouvernement.

Quels sont les points essentiels des accords de 2013 que vous souhaitez mettre en exergue une fois le dialogue obtenu ?

Les points que nous souhaitons mettre tout en avant, le recrutement d’un opérateur pour le fichier électoral, la question sur la responsabilité des tueries qui ont eu lieu, avec près d’une soixantaine de personnes ayant perdu la vie lors des manifestations politiques. Pendant le précédent dialogue, il était convenu que les responsables des tueries soient identifiés et traduits en justice, et que les victimes soient indemnisées, mais rien n’est fait.

Comment avez-vous apprécié le cadre d’investissement signé par l’Etat guinéen et Rio Tinto ?

Il y a quelques zones d’ombre. Ça peut être considéré comme une avancée significative comme tout était figé, mais en réalité, quand on lit attentivement le document, (…) il ya quelques questions à élucider.   Le code minier prévoit une sorte de droit d’entrée de 15%. D’office, l’Etat guinéen bénéficie de 15% du capital, mais le cadre d’investissement que nous avons, ça retombe à 7,5%. On se demande où ont passés les autres 7,5 %. C’est ce que prévoit le code minier, donc ça ne doit pas faire l’objet d’une convention. C’est le contenu du texte qu’il faut simplement appliquer. Il y a aussi les retombées d’un tel projet au niveau local dont le pourcentage a été réduit sans raison. Bref, ça aurait permis à l’Assemblée nationale d’interpeller le gouvernement sur ces différents points pour que les Guinéens puissent comprendre ce qui s’est passé dans la signature de cet accord. Ces éléments n’ont pas été respectés comme prévu.

Ne craignez-vous pas que ce cadre d’investissement soit adopté par l’Assemblée nationale en l’absence de l’opposition ?

Bien entendu, il va de soit que si nous ne participons pas aux travaux de l’Assemblée, toutes les décisions qui seront prises sans nous à l’Assemblée ne nous engageront pas. Donc ces décisions ne seront pas opposables à nous. Maintenant, il va de soit que chacun prenne ses responsabilités face à cette situation.

L’UFR vient de tenir  son conseil national à son siège et non au Palais du peuple comme initialement prévu. La décision de vous refuser le palais vous paraît-il une provocation de la part du pouvoir ?

Bien sûr c’est un abus de pouvoir. C’est tout ce qui a de contraire à la démocratie dans notre pays, et c’est surtout un signal clair du pouvoir comme quoi il va gérer tous les différends par force avec l’opposition.

Qui a empêché la tenue de la rencontre au Palais du Peuple ?

Logiquement ça ne peut être que le Président de la République dans la mesure où l’Administrateur du Palais avait donné son accord par écrit. Ce n’est qu’à la veille du conseil national que nous avons reçu des émissaires de la Présidence et du gouvernorat pour nous dire qu’on ne pourrait pas tenir le conseil à date. Donc, cela ne peut être que la Présidence, mais pour quelle raison ? Je ne saurais vous le dire.

Après avoir passé plus de 10 ans  à la tête de l’UFR, M. Sidya Touré a été plébiscité pour un nouveau mandat de cinq ans, sans surprise. N’est-ce pas un paradoxe pour un parti qui prône l’alternance à la tête du pays ?

Non ! L’alternance n’est pas menacée dans la mesure où la démocratie ne l’interdit pas. Aujourd’hui, il y a un contexte qui est là. Une situation que nous devons gérer. Nous avons consulté les structures. Le vote a été fait librement. Les candidats auraient pu être nombreux, mais personne ne s’est portée candidat contre le Président Sidya. Ce n’est pas parce qu’ils n’avaient pas le droit. Mais ils ont dû estimer qu’ils ne sont pas prêts à assumer cette responsabilité maintenant. Je vous rassure que l’UFR est un parti où le débat et la démocratie sont vivants.

A quand peut-on s’attendre à une vraie alternance à la présidence de l’UFR ?

Lorsque les responsables femmes et hommes qui animent le parti se sentiront capables d’assumer les responsabilités de la Présidence de l’UFR. En ce moment là, je crois que nous aurons une pluralité de candidats et les chances de l’alternance seront accrues. Mais pour l’instant, il n’y a pas eu de candidats, et pourtant c’est totalement libre.

Les élections locales se font attendre pendant que la présidentielle approche à grand pas. L’opposition reste désunie. Pensez-vous qu’elle puisse battre Alpha Condé en 2015  en allant en rang dispersé ?

L’opposition reste désunie, peut-être c’est un peut fort. Je crois que nous avons un objectif en commun. C’est mettre tout en œuvre de sorte que le régime du Président Alpha Condé parte en 2015. Maintenant l’organisation à mettre à table pour atteindre cet objectif. Ça peut vous donner l’impression que nous sommes désunis. Mais j’estime que la raison peut prévaloir et que les acteurs de l’opposition trouveront un terrain d’entente pour donner une grande chance à l’alternance en 2015. Si nous ne sommes pas capables de nous organiser de manière à chasser Alpha du pouvoir, on aurait tous totalement échoué. Je pense que personne dans l’opposition n’a envie de se retrouver dans une situation d’échec.

Peut-on s’attendre à une candidature unique ?

J’entends parler de cela, mais ce n’est pas de manière formelle. On en parle dans le cercle politique. En revanche, c’est un débat citoyen. Je crois que les Guinéens doivent s’intéresser à leur avenir, prendre leur destin en main. Et la démocratie veut qu’on soit à l’écoute de la base. Si une tendance lourde de la base se dégage au niveau de la proposition, je crois que les responsables politiques auront le droit de se soumettre à l’esprit de la volonté du peuple.

Les acteurs politiques préparent la présidentielle. Pourtant, les élections communales devaient normalement être organisées avant le scrutin présidentiel. N’est-ce pas un contre-sens ?

C’est vrai que les élections communales devraient être organisées avant les présidentielles. Compte tenu du caractère important de l’élection présidentielle, elle fait déjà l’actualité comme si elle devait précéder les communales. Nous nous préparons aussi pour les élections communales. Mais l’essentiel est de mobiliser les troupes pour faire front commun contre le RPG en 2015.

A quand les élections communales et communautaires ?

Moi-même je me pose la question dans la mesure où tous les points des accords politiques ont été complètement piétinés. On a l’impression que le gouvernement ne veut pas organiser ces élections. Un gouvernement qui a le souci de respecter le calendrier électoral aurait quand même fait des efforts pour faire bouger les lignes.

Est-ce que l’opposition accepterait d’aller à des élections  présidentielles avant les locales ?

Ce qui est évident, c’est que le gouvernement est en perte de vitesse. Si le pouvoir refuse d’organiser les élections, c’est parce qu’il est conscient qu’il a toutes les chances de les perdre. Sachant que le dispositif de fraude est battu sur ses supports locaux, chefs de quartiers, les chefs des secteurs, les délégations spéciales, les préfets, les gouverneurs, etc.  ça va handicaper le pouvoir sur ce dispositif qu’il compte mettre en place. Voilà il ne s’en presse pas du tout pour organiser les élections.

Pour votre question, pour l’instant, aucune décision n’a été prise au niveau de l’opposition. Comme vous posez cette question, peut être que le débat va être ouvert au tour de cela.

L’agent judiciaire de l’Etat a publié un document sur le patrimoine bâti public. Document selon lequel M. Touré et plusieurs autres opposants occuperaient des domaines de l’Etat. Comment cet audit a été accueilli à l’UFR ?

C’est une distraction, détournant l’attention des gens sur les vrais problèmes du pays. Depuis quatre ans que le Professeur Alpha est là, il a souvent parlé d’audit. Il est souvent lui-même compromis dans des malversations sur des montants qui portent sur des centaines des millions de dollars. Si on veut combattre la corruption dans un pays, c’est vraiment  ces problèmes là qu’on devrait élucider, afin de savoir pourquoi il y a aussi de malversations en peu de temps. Mais personne n’en parle !

Il préfère parler des terrains légalement acquis par des personnes qui sont respectées dans le pays. Mais seulement, leur seul tort, c’est d’être opposé à Alpha Condé.

Quel regard portez-vous sur l’émergence des mouvements pro et anti-Alpha Condé à l’approche des élections ? Ne craignez-vous pas déjà une éventuelle confrontation à relent ethnique au lendemain du scrutin de 2015?

Communautaire? ça ne concerne pas l’UFR. Peut-être d’autres partis politiques qui sont concernés pour cela.

C’est vrai qu’il y a énormément des mouvements, mais il y certains qui sont plus sérieux que d’autres. Je prends l’exemple du TSA (Tout sauf Alpha) qui transcende les clivages ethniques et politiques, qui correspond à un esprit. Le  TSA est devenu un objectif national. Donc, un tel mouvement réuni en son sein l’ensemble des Guinéens y compris ceux qui ont soutenu le Pr Alpha Condé en 2010. Aujourd’hui la déception est grande chez tout le monde. Voyez ce qui se passe actuellement à Siguiri. Ce qui dénote que le régime actuel est totalement en perte de vitesse. D’où le caractère fédérateur d’un tel mouvement.

Au gouvernement, je vais dire qu’il ait enfin pitié au peuple. Depuis quatre ans, les Guinéens vivent une épreuve excessivement difficile. Que ça soit sur le plan social où les citoyens sont complètement divisés, sur le plan économique, les citoyens ont du mal à se nourrir. Sur le plan politique, nous avons du mal à s’asseoir, à discuter des questions qui pourraient garantir la paix pour le pays à l’avenir.

Aux Guinéens, je leur dis qu’ils ont la possibilité en 2015 pour changer leur vie. Celle de 2010 a été ratée malheureusement.

Interview réalisée par Aliou BM Diallo
+224 622 254 564
contact@kaloumpresse.com

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