jeudi , 2 juillet 2020

Transhumance militante: Le temps du marchandage politique a sonné

Le Président de la République en séjour militant au siège du parti au pouvoir a donné l’ordre de bien accueillir les transfuges en transit politique. Le Chef de l’Etat aurait invité « les uns et les autres à resserrer les rangs en acceptant à bras ouverts les nouveaux adhérents au parti. Ceux qui quittent d’autres partis doivent être bien accueillis et traités comme des anciens ».

Les nouveaux-anciens militants ont quand même eu droit à une description honnête du contexte dans lequel ils arrivent au sein de leur nouvelle formation politique : « il y a trop de mensonges alors que les responsables ne sont pas honnêtes et continuent à véhiculer les fausses informations dans l’esprit des militants et sympathisants à la base ».

La critique vient directement d’en haut; elle est donc crédible. Les militants migrants arrivent ainsi au bon moment. Ils ont tout le loisir de ravir la vedette aux dinosaures du parti et plus tard aux conseillers et autres fidèles du Président. Ces groupes de compères infatigables sont d’ailleurs impérativement invités à se serrer les uns contre les autres pour accorder une place confortable aux nouveaux compagnons venus au son de la « Tabala » du moment.

Ils sont tout nouveaux et charmants aux yeux du Chef ; ils doivent être beaux pour tout le monde. Celui qui ne veut pas « pousser » pour leur faire de la place n’a qu’à faire comme eux par un chemin inverse qui va tout droit dans le parti qui les a cédés. Ainsi le tour est joué ! Cependant quand « Celui qui a perdu l’objet n’a pas pleuré de malheur; celui qui le ramasse ne devrait pas être si heureux» enseigne un vieux adage de chez nous. Un autre renchérit pertinemment que « quand le vent vous amène un portail en paille, faites vite de confectionner un autre ». Les anciens militants ont donc un espoir celui de voir le chef être déçu !

L’autre chance immédiatement rentable pour les vieux compagnons encore non récompensés pourrait consister à créer un mouvement de soutien pour lequel on se voit accorder des financements importants en vue de conquérir des militants occultes en attente dans de nombreux partis mythiques. A la longue, cette option peut conduire à une direction générale d’une institution parapublique d’où il serait possible plus tard, de rendre la monnaie au parti. On a par ricochet la possibilité de durer au sein  de l’orbite présidentielle en attendant d’être pris en flagrant délit d’inefficacité militante. Ce manège n’échappe toutefois pas aux militants d’occasion. Donc il y a de toutes façons, une concurrence rude à l’horizon.

Les nouveaux militants sont des conquérants. Ils veulent des places ; pas n’importe quelles places ; les premières c’est-à-dire les plus confortables à côté du chef ; celles qui conduisent directement à la mangeoire ; pas n’importe quelle mangeoire mais celle qui est remplie de tout ce qu’on aimerait manger. En véritables rapaces politiques, ils ont su venir au bon moment, le jour de la visite du Président et tomber au bon endroit au siège du parti. Ils sauront dire les bonnes paroles pour obtenir le décret de consécration longtemps refusé à des anciens qui ont déjà mal au cou à force d’approuver par la tête, les discours du Président. Militants de première heure, ceux-ci sont maintenant malheureux d’être obligés de revenir à la ligne de départ dans la course cyclique pour les faveurs présidentielles.

Les nouveaux venus, eux, n’ont pas de problème. Concurrencer d’anciens militants est leur métier. Et souvent, ils ont utilisé les moyens usuels pour gagner l’appui de l’entourage du Président. Il arrive qu’ils soient déjà dans les coulisses des réseaux ethniques et n’attendent que l’occasion favorable pour « tomber du ciel » au beau milieu de la scène. Alors, ils prennent vite leur carte du parti imprimée en abondance par le Premier Ministre qui s’est plaint en leur nom d’insuffisance de cette denrée rare à ce moment où les adhésions s’annoncent massives.

Quand le parti au pouvoir ouvre ses portes, les candidats ne peuvent pas manquer car il y a à boire et à manger. Il y a des postes administratifs, de l’argent et en perspective la chance de ne plus être malheureux. Ces candidats peuvent venir même d’horizons inattendus et pour des circonstances illusoires et se faire rouler dans la farine aussitôt arrivés ou dès qu’il y a lieu de faire de la place à de nouveaux aigles à la recherche de poussins politiques.

On est en présence d’un marchandage qui ressemble à une sorte de fiançailles d’essai qui, comme des fruits de saison, ne tiennent que le temps d’une abondance.

Les militants ordinaires et le parti au pouvoir n’ont pas l’apanage de cette pratique migratoire. Des leaders de haute facture, conscients des dimensions restreintes de leur électorat, y ont eu récemment recours pour entrer dans une institution en reconstitution.

Eux, n’ont pas migré de leur parti mais ont obtenu une autorisation d’absence pour venir en visiteurs conquérir de fait, des places qui aurait dû revenir à des militants de droit. Cette stratégie n’est pas mal pour frustrer au nom de critères très flous des responsables de premier plan d’organes essentiels du parti-hôte. Ceux-ci n’ont qu’à en vouloir à leur immaturité politique.

Au moment de la confection des candidatures on a dû douter de leur niveau de sagesse idéologique et chercher chez les alliés du moment des compléments politiques aguerris. Dans ces jeux et enjeux majeurs, les leaders religieux en pays musulman n’hésiteront pas à parler de « rîbâ » électoral qui risque de se traduire en péché politique au cas où des engagements vibrants auraient perdu un peu de leur fermeté.

Les partis de toutes les mouvances guinéennes se vantent de leur force d’attraction respective et des bonnes prises qu’ils réussissent au quotidien à partir des frustrations qui règnent dans toutes les formations politiques.  Ce n’est donc pas la première fois ni dans ce seul pays que des militants retournent la veste pour des positionnements qu’ils espèrent immédiatement profitables. Ils le font par un passage obligé : « La trahison en politique ». Chez certains, ce comportement est plutôt une profession selon un livre récent dont l’auteur considère le changement de bord politique comme le deuxième plus vieux métier du monde. Le premier procède lui aussi par changement de partenaire (s) pour des raisons que la raison seule ne peut expliquer. On se demanderait pourquoi il est plus condamné par les religions que l’autre. A chacun de juger en trouvant son nom souvent gardé secret.

Les migrations politiques ne sont pas non plus propres à la Guinée où elles sont cependant devenues courantes et parfois payantes. Il parait qu’elles sont un véritable mode de vie en France, le pays auquel la Guinée doit à la fois sa dénomination, ses limites géographiques et le véhicule commun de sa culture nationale. Y aurait-il eu une contagion politique? Les sociologues ne manqueront pas de parler d’acculturation et d’étayer leur affirmation par une cohabitation historique de 60 ans, des retrouvailles amicales en 1978 et une proximité de frères jumeaux depuis un certain temps. Avez-vous entendu parler de Giscard d’Estaing ? Il avait répondu en 1979, à l’invitation du Président Ahmed Sékou Touré en vue de célébrer avec les guinéens, la réconciliation entre la Guinée et la France. Il fut un emmerdeur et aurait quitté De Gaulle par migration politique. On dit qu’un jumeau blanc du nom de Bernard Kouchner aurait lui aussi pratiqué, il n’y a pas longtemps une fructueuse migration de la gauche vers la droite au temps de Sarkozy, l’autre président français qui aurait le plus profité de ce genre de promenade militante.

Les transhumants politiques guinéens ont une seule ressemblance avec leurs frères-jumeaux français : le caractère saisonnier de leur migration politique. Ils vont vers les nouveaux horizons à la saison électorale. Mais les militants migrants guinéens ne restent au sein de leur nouveau parti que le temps d’une saison ; celui qui leur permet de vérifier que la récolte des gratifications militantes leur sera ou non profitable. Si d’aventure, rien ne leur est réservé, ils disparaissent aussitôt et vont à la recherche d’autres partis amateurs de fanfaronnade militante.

Suivez mon regard et constatez avec quelle fougue, des intellectuels guinéens accourent vers une « victoire annoncée » et combien ils ont l’art de faire volte-face, disparaissant de façon athlétique dès que la défaite pointe à l’horizon.

Le peuple mobilisé de Guinée aurait dû se faire placer un écran géant de télévision à trois dimensions sur le mont Kakoulima pour observer son intelligentsia jouer à ce théâtre de concubinages et de mariages de raison électoraux. Il pourrait enfin comprendre comment rebondir et imposer une autre manière de gérer à la fois les élections, l’électorat et les ressources du pays. Ce rebondissement-là ne serait pas malmené comme les autres et la Guinée retrouverait le chemin de la marche historique d’un développement certain qui prendrait en compte les prochaines générations.

Par Lamarana Diallo (In Le Populaire N°407 Du 19 MAI 2014)

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