dimanche , 20 octobre 2019

Guinée : les conséquences de la fièvre Ebola

A Enta nord, en banlieue de Conakry, dans un restaurant de foutou (aliment fait à base de manioc), l’atmosphère est détendue. Le thème des causeries entre les clients ce jour est bien évidemment Ebola.

 

Marie, la patronne du coin prend soin maintenant de préparer séparément le poisson, le poulet et la viande de brousse pour la sauce. De quoi susciter des commentaires en fonction des commandes.

« Sers-moi de la viande de singe, je mange ça depuis des années et je n’ai jamais attrapé Ebola’’, lance un client. Son voisin qui préfère le poisson en guise de respect des mesures préventives contre l’épidémie rétorque. « Il faut respecter les consignes, cette maladie est bien réelle. Elle existe ». Là-bas, les mentaux d’enseignant, de juriste ou de haut fonctionnaire sont ôtés à l’entrée. Les arguments sont avancés suivant les goûts et l’idée que l’on se fait de la fièvre hémorragique à virus Ebola.

Officiellement, l’épidémie Ebola qui sévit en Guinée depuis janvier a fait 101 morts et une soixantaine de cas confirmés.

 

Depuis la déclaration officielle de la fièvre en mars, les Guinéens tentent tant bien que mal d’observer un changement de comportement. Les habitudes alimentaires et l’hygiène corporelle sont désormais vues autrement par un bon nombre de Guinéens. Dans un pays à majorité analphabète comme la Guinée, se laver les mains régulièrement durant toute la journée avec du savon, de l’eau de javel ou du gel anti bactériens était une pratique rare. Elle est en passe de devenir un simple geste de propreté.

Dans les mosquées et les églises, les hommes de Dieu prient pour la nation. Mais ils participent activement à la campagne de sensibilisation pour le respect des règles d’hygiène.

 

Transports inter-urbain au ralenti

A la gare routière de Matam,  ce mardi, le syndicat des transporteurs affiche son impatience. Il n’y a plus ou presque de passagers pour les villes de Guéckédou, Macenta et Kissidougou. Il faut une dizaine d’heure voire tout un jour pour remplir un véhicule à destination de ces villes. « La situation actuelle est  difficile pour nous. Nous ne pouvons plus remplir un véhicule, pourtant les chauffeurs sont décidés à voyager », explique Mory Kéita, syndicaliste sur la ligne de Kissidougou.

Dans cette gare qui grouillait autrefois de monde, le spectacle est aujourd’hui à l’inverse.  »Depuis qu’on a déclaré cette maladie, nous ne gagnons plus de passagers. Vous voyez, il y a beaucoup de véhicules qui sont garés pour effectuer le voyage, mais il n’y a pas de passagers », glose non sans ronger les doigts, Alpha Amadou, chauffeur de taxi sur la ligne Conakry – Nzérékoré.  Akoï Zoumanigui, chauffeur de taxi sur la ligne Conakry – Kissidougou – Guéckédou  lui, est plutôt sceptique.  »Depuis que j’ai entendu parler de cette maladie, ça me fait mal, parc que je n’ai jamais vu un malade d’Ebola. Seulement, j’entends les passagers en parler dans la voiture, mais je n’ai eu aucun problème. Je n’ai jamais annulé mon voyage à cause de cette maladie ».

A la gare routière de Bambéto en revanche, l’affluence est relativement importante. Même si les passagers sont peu nombreux, les lignes de trafic dans les villes de l’intérieur restent normales.  Seule les lignes frontalières Conakry – Diawbhé – Dakar, Conakry-Banjul restent bloquées suite à la fermeture de la frontière par le Sénégal pour cause d’Ebola.

Thierno Djouldé Bady Baldé, secrétaire à l’organisation des transports et mécaniques dans la commune de Ratoma se rappelle encore. « Avant la fermeture des frontières, c’est vrai qu’il n’y a avait pas assez de passagers, mais les voitures voyageaient. Chaque jour, deux véhicules au moins quittaient ici pour le Sénégal ou Banjul, mais tout est arrêté pour le moment. Les autres lignes sur Mamou, Labé, Forécariah, Sierra Leone et Côte d’Ivoire sont ouvertes mais les passagers ont nettement diminué, selon Baldé.

Turbulences dans les airs, sérénité à l’aéroport de Gbessia

Des compagnies ont annulé leurs plans de vols à destination de Conakry. L’Arabie Saoudite a aussi annoncé la suspension de l’octroi des visas aux Guinéens. Et la Gambie a décidé de suspendre les vols en provenances de la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

Mais à l’aéroport international Conakry- Gbessia, des mesures sont prises pour rassurer les passagers. Les dirigeants ont mis en place un poste de santé. Tous les passagers déclarent leur état de santé. Un formulaire est remis aux compagnies aériennes en échange d’une carte d’embarquement. En outre, une caméra thermique y est désormais installée pouvant mesurer la température des passagers. « Si cette température est supérieure à 38°C, une alarme visuelle s’affiche automatiquement sur l’image de la personne », affirme-t-on dans les couloirs de l’aéroport.

Autres mesures, l’on distribue à tous les passagers entrant sur le territoire guinéen un prospectus « vis d’Alerte santé » au point de contrôle de la zone arrivée.

La Société de Gestion et d’Exploitation de l’Aéroport Conakry-Gbessia (SOGEAC) affiche sérénité ave ces mesures. Elle minimise même les conséquences de la vague d’annulation des vols.

Le directeur général adjoint de la Sogeac, Abdel Kader Yombounaud estime qu’il n’y a pas lieu de craindre dans la mesure où les plus importantes compagnies qui desservent la Guinée sont toujours là. Air France et Brussels Airline, notamment. « C’est seulement la compagnie Emirates qui nous a écrit officiellement pour nous dire qu’elle suspendait pour le moment ses vols sur Conakry. Elle a suspendu depuis le lundi 7 avril. Son taux de trafic sur Conakry par semaine était de quatre fois. Les autres compagnies sont rassurées, et elles continuent de venir normalement. Nous avons eu avec elles des réunions de travail pour la mise en place des dispositifs de sécurité à l’aéroport de Conakry ».

La SOGEAC reconnait que l’annulation de quatre vols par semaine constitue une perte énorme. « Pour le moment, nous ne pouvons pas évaluer exactement ce que cela représente sur le plan financier. Mais il faut savoir que c’est une suspension provisoire », explique son DGA. « Emirates peut transporter à partir de  Conakry  entre 80 à 100 passagers, par voyage », dit-il.

Hôtels vides

Les hôtels ne font plus une bonne affaire. A Palm Camayenne, samedi 12 avril, seuls six véhicules de service et deux autres appartenant à un organisme international étaient garés dans le vaste parking. Un phénomène qui frappe aux yeux pour qui connait l’affluence enregistrée dans cette infrastructure hôtelière depuis son inauguration l’an dernier. « Depuis que les journalistes ont commencé à diffuser sur tous les medias qu’il y a Ebola en Guinée, les étrangers ne viennent plus », martèle le réceptionniste Mohamed Touré. « Ceux qui étaient là sont tous partis. Donc, les activités ont beaucoup baissé. Nous recevons un peu de clients, mais ce n’est plus comme avant », déplore-t-il.

 

Avant, cet hôtel entièrement rénové pouvait recevoir jusqu’à 80 réservations par jour. Aujourd’hui, il enregistre à peine 5 clients. « Vous constatez dans la cours c’est vide. Les gens ne viennent pas. ces véhicules appartiennent au personnel d’ici », ajoute une employée.

Les mêmes réalités sont vécues par le Grand Hôtel de l’Indépendance, ancien Novotel. Son directeur général, Ibrahima Capi Camara estime à 80% les réservations annulées aux premières heures de la déclaration de la fièvre hémorragique. « Les clients commencent maintenant à venir, mais c’était difficile et ça continue de l’être », souligne-t-il.

 

Combien de perdu ?

Pour éviter d’exposer leur personnel certaines compagnies minières opérant dans le pays ont accordé des congés prolongés à leur personnel.

Pour l’heure, il est difficile d’évaluer les conséquences financières sur l’économie réelle du pays. Toujours est-il que les hôtels ne sont pas que les seuls touchés. Les boîtes de nuit également ne sont pas épargnées. Exemple avec MLS, une des boites huppées de la capitale guinéenne dont les portes sont hermétiquement fermées depuis plusieurs jours, faute de clients. A l’absence de clients, les employés sont au repos. « L’épidémie d’Ebola a eu un impact sur la fréquentation de la clientèle, puis qu’on dit que la maladie se transmet par le touché, par la transpiration. Nous avons perdu plus de 80% de notre clientèle », indique Antonio MARTINS, administrateur de la boîte. « Sur le plan économique, cela joue beaucoup sur nos objectifs puis que nous avons conservé le même personnel. Je privilégie le côté social maintenant pour ne pas licencier le personnel à cause d’Ebola. Parce qu’eux aussi, ils ont des familles ».

A quelques mètres de là, dans l’enceinte du Jardin du 2 octobre, c’est aussi le vide. Contrairement, aux années antérieures, les enfants sont restés chez eux en cette période de congé de pâques. Sékouba Oularé, comptable de ce lieu de loisir explique que la plus part des experts qui venaient faire le sport ou prendre de l’air avec leurs enfants, ont eux aussi disparu. « Le jardin n’est pas fermé. Mais les activités sont au ralenti ».

La liste des secteurs touchés par l’irruption de la fièvre hémorragique en Guinée n’est pas exhaustive. Les restaurants non plus ne sont pas épargnés. « Si hier nous étions à 50%, aujourd’hui, on est presque à 20%. Parce que les gens ne fréquentent presque pas. Pourtant on avait un taux de fréquentation extraordinaire de 80 voire 100%. Ça nous permettait de dégager toutes les charges’, rappelle Aly Badara Bangoura, conseillé spécial du directeur de la Pâtisserie du Jardin du 2 octobre.

Le bœuf et la banane « interdits »

Depuis que les autorités sanitaires ont annoncé l’interdiction de consommer et de manipuler la viande de singes, de chimpanzés, d’agoutis et de chauves-souris, certains citoyens ont vite fait d’allonger la liste.  Ousmane Diallo, bouché à Bambeto, aiguisant son couteau, explique qu’il est confronté à une mévente inexplicable. « Je pouvais vendre un bœuf et demi avant la fièvre Ebola. Mais maintenant, difficilement je parviens à vendre 80 kg de viande », déplore le boucher. « Ce qui explique cette situation, c’est que certains disent que le virus se trouve dans la viande de bœuf ».

 

A Yembéya dans la commune de Ratoma, Mamadou Gando Baldé, marchand de viande lui, attend toujours son premier client du jour. Il ne cache pas son amertume.  « Notre marché est au ralenti. Les gens viennent demander la qualité de la viande et lors qu’on leur répond que c’est de la viande des bœufs, ils nous disent que les autorités ont demandé de ne pas la consommer. Je pouvais vendre 100 à 130 kg, maintenant je vends  peine 20 kg ».

 

En plus de la viande des bœufs, certains guinéens ont aussi réussi à s’interdire les bananes produites essentiellement en Guinée forestière. Au marché de la Tannerie, Marie Doré, elle aussi raconte leur misère. « Les gens n’achètent plus nos bananes au motif qu’elles sont infectées. Nous ne pouvons pas non plus changer d’activité. Donc nous sommes là ».

 

Dans ce marché, une grande partie de la banane en provenance de la région forestière finit désormais à la poubelle (photo).

Aliou BM Diallo
+224 622 254 564

contact@kaloumpresse.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*