samedi , 7 décembre 2019

François Fall : « Il est évident que la Guinée et la Côte d’Ivoire ne peuvent pas se faire la guerre à cause d’un village »

INTERVIEW- Le 25 février dernier, le chef de la diplomatie guinéenne a pris une part active à la Session extraordinaire du Conseil de Sécurité et de médiation des ministres des Affaires Etrangères de la CEDEAO, tenu à Abidjan, en prélude à la 42ème Session ordinaire du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. François Louncény Fall entend profiter de sa présence en Côte d’Ivoire, pour discuter du problème frontalier de Kpéaba, un village entre la Guinée et la Côte d’Ivoire. C’est du moins ce qu’il nous a confié, sans faire l’impasse sur la question épineuse de la guerre au Mali.

 

Vous sortez de la Session extraordinaire du Conseil de sécurité et de médiation des ministres des Affaires Etrangères de la CEDEAO. De quoi a-t-il été question au cours de cette rencontre à huis-clos?

François Loncény Fall: Cette Session extraordinaire doit préparer le 42ème Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique), qui doit se tenir du 27 au 28 février, à Yamoussoukoro en Côte d’Ivoire. Comme vous pouvez l’imaginer, deux grandes questions étaient inscrites à l’ordre du jour, la question du Mali et celle de la Guinée Bissau. Nous avons également produit une déclaration sur la stratégie de lutte contre le terrorisme dans la sous région.

Au cours de cette rencontre à huis-clos, la question malienne a sans doute ravi la vedette aux autres sujets. Concrètement, qu’est-ce qui est envisagé pour faire face plus amplement à cette crise malienne?

Vous savez qu’il y a beaucoup d’évolutions depuis l’intervention de la France et de la MISMA au Mali. Parmi ces évolutions, il y a notamment l’envoi de militaires par plusieurs pays contributeurs. Mais compte tenu du retrait annoncé de la France, il est envisagé de porter l’effectif de la MISMA et de l’armée malienne, puis qu’il faut faire la différence entre les deux, à près de 19.000 à 20.000 hommes. Ce qui va nécessiter des financements et des équipements importants, mais aussi beaucoup de logistique. Donc, en ce qui concerne le Mali, ce sont ces questions qui ont été examinées. La CEDEAO en accord avec l’Union Africaine (UA) a décidé de faire une demande auprès du Conseil de Sécurité de l’ONU (Organisation des Nations Unies) pour que la MISMA passe sous le contrôle de l’ONU, en la transformant en mission de maintien de paix. Ensuite, nous avons discuté de la feuille de route liée à l’achèvement de la transition malienne. Cette transition doit prendre fin très bientôt par l’élection d’un président de la république. La date de juillet 2013 qui a été proposée pour cette élection est encore en discussion. Donc, nous pensons qu’il y a des avancées en ce qui concerne les deux problèmes maliens. En effet, l’intégrité territoriale du pays est en train d’être restaurée et le retour à l’ordre constitutionnel va être réalisé sous peu de temps. Nous avons fait un rapport aux chefs d’Etat qui vont prendre des décisions sur ces différents sujets.

En attendant l’augmentation des effectifs de la MISMA et de l’armée malienne, il faudra sans doute œuvrer à ce que l’armée française prolonge sa présence sur le terrain.

Naturellement, vous pouvez être certain que la France ne créera pas un vide. L’action salvatrice qu’elle a déjà menée au Mali doit être sauvegardée à tout prix. Les consultations ont déjà commencé à New York. La France ne se retirera pas pour laisser le terrain aux terroristes. Donc, le moment opportun, nous pensons qu’une résolution sera prise dans ce sens par le Conseil de sécurité de l’ONU.

Vous êtes à Abidjan au moment où certains observateurs parlent d’un conflit frontalier entre la Guinée et la Côte d’Ivoire, autour du village de Kpéaba en Guinée Forestière. Est-ce que vous mettrez votre séjour à profit pour en discuter avec les autorités ivoiriennes?

Bien sûr! Nous disons qu’il ne s’agit pas d’un conflit mais d’un litige frontalier. Un litige sur un village que nous considérons comme étant une localité guinéenne. Les Ivoiriens aussi le considèrent comme le leur. Mais, je pense que la sagesse va l’emporter. Ce matin (le lundi 25 février, ndlr), j’ai eu quelques discussions avec les ministres ivoiriens des Affaires étrangères et de la Défense. Nous allons avoir, formellement, une réunion au cours de laquelle nous demanderons certainement la démilitarisation de la zone et la mise en place d’une Commission conjointe comprenant les représentants des ministères de l’Administration du territoire, des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays. Cette commission pourrait se rendre sur le terrain pour faire la part et faire une démarcation des frontières. Je pense que le problème devrait se régler pacifiquement. Comme je l’ai dit à Conakry, la Guinée n’aura jamais de conflit frontalier avec un pays voisin. Nous tenons absolument à maintenir des rapports de bon voisinage avec tous nos voisins. Il est important de savoir aussi que pour vivre dans des frontières sûres et sécurisées, il faut nécessairement faire face à la démarcation et à la délimitation des frontières avec tous nos voisins. Mais, vous savez aussi que dans ces villages qui échappent généralement au contrôle des gouvernements, les populations s’entremêlent. Quand vous prenez ce village qui est situé dans la préfecture de Lola, entre les populations Guerzés de Lola et les Guérés de Côte d’Ivoire, il y a eu beaucoup de migrations de part et d’autre. C’est ce qui crée souvent des problèmes. Mais, nous pensons que la sagesse va l’emporter et que nous déciderons de ce qu’il y a lieu de faire à travers les travaux de cette commission conjointe.

Comment est-ce que ce problème frontalier a-t-il surgi, alors qu’il en a rarement été question ces dernières années où on a plutôt parlé entre autres, du problème frontalier de Yenga, à la frontière avec la Sierra Leone.

Aussi longtemps qu’on ne matérialisera pas les frontières avec nos voisins, il y aura toujours des problèmes le long de ces frontières. Il faut absolument faire la démarcation des frontières pour que chaque pays sache où commence et s’arrête son territoire. En ce qui concerne le problème avec la Côte d’Ivoire, nous disons que c’est un litige mineur, mais quand nous regardons en amont, nous nous rendons compte que c’est un vieux problème qui date de l’époque de l’indépendance. Ce village a toujours été un sujet de grande préoccupation. Mais, nous allons définitivement régler cette question cette fois-ci pour que nos populations puissent continuer à cohabiter dans la paix et l’entente.

Allez-vous faire appel à un arbitrage international ou bien cette question se réglera entre les parties ivoirienne et guinéenne?

Je pense que la Côte d’Ivoire et la Guinée ont la capacité de régler ce problème. Nous ne pensons pas pour le moment à un arbitrage international. Puisque nous avons des cartes où on voit les bornes entre les derniers villages ivoiriens et guinéens. Donc, la Guinée sait où se trouve la borne. Il suffira pour la Côte d’Ivoire d’amener également ses cartes puisque nous avons quand même hérité de territoires bien délimités. La commission va déterminer à qui appartient exactement ce village. Je pense que dans tous les cas, que ce village appartienne à la Guinée ou à la Côte d’Ivoire, ce qui est évident c’est que l’on ne peut pas se faire la guerre à cause d’un village, encore moins même pour une portion de territoire. Vous savez que la Guinée n’a jamais eu de conflit avec un pays voisin à cause d’un territoire. Souvenez-vous de l’exemple avec le Mali, et notamment de ce que le président Sékou Touré avait dit à l’époque. Nous disons encore aujourd’hui que la Guinée entend maintenir des rapports de bon voisinage avec tous ses voisins et particulièrement avec la Côte d’Ivoire.

Interview réalisée à Abidjan par Talibé Barry

 

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