vendredi , 15 novembre 2019

Chronique d’une démocratie programmée – Publication intégrale.

I – LES MOUVANCES POLITIQUES En Guinée les mouvements politiques renaissent d’une cyclique de crises après la prise du pouvoir par l’Armée en 1984. La junte au pouvoir porte alors l’appellation de Comité militaire de redressement national (Cmrn), composé de militaires directement venus des casernes. Malgré la multiplication de fautes et erreurs dès la première année, le gouvernement militaire bénéficiera d’un état de grâce. Les populations sont en quête d’un changement qui effacerait les effets d’une Révolution sous la férule d’un parti unique.

Triomphalement, l’armée au pouvoir clame d’abord sur le plan économique la libéralisation des initiatives individuelles. Sans mesures d’accompagnement, les répercussions vont générer des effets pervers qui seront mal contrôlés. Mais avant, la première crise résulte de la liquidation des structures du régime défunt –et du parti-État– le Parti démocratique de Guinée (Pdg). Ce dernier remplissait aussi bien des fonctions politiques que socioéconomiques et administratives auprès des populations.

Dès 1985, se précise la fin de cet État-providence sous le Pdg. Le nouveau pouvoir se désengage des activités économiques dans les secteurs tertiaires et de la petite industrie de consommation. Il élimine ainsi la structure économique étatique dirigiste mise en place par le régime défunt.

L’abandon de l’ancien ordre économique crée donc un vide dans les activités économiques des populations. Elles tentent de le combler par des groupements d’intérêt économique et socioculturel.

Ce seront les associations préfectorales et de villages pour l’entraide. Dans un premier temps –remplaçant les structures-brigades du parti-État– ces associations stimulent les activités sociales et économiques en attendant la mise en place, plus tard des Communautés rurales de développement (Crd). Fondées sur l’irrédentisme consacrant le terroir de naissance comme critère de choix du champ d’actions, les associations n’avaient pas alors de connotation politique. Elles étaient l’expression de la volonté des populations à survivre à la liquidation de structures qui les avaient encadrées durant un quart de siècle.

On assiste alors à la genèse d’un phénomène d’ethnisme. Il se développe dans le sens du sursaut atavique de l’instinct de conservation qui oriente l’individu vers le groupe social protecteur : la tribu, l’ethnie et la famille. À l’origine, ces types d’associations ont été à la base de réalisations de microprojets. Elles ont contribué à la construction de ponts pour désenclaver leur localité, la construction d’écoles, etc.

C’est avec l’émergence des mouvements politiques –de 1985 à 1990– que la plupart de ces associations se dilueront dans le militantisme politique. L’unique référence politico idéologique qui leur fut proposée est la protection de l’ethnie.

Il faut reconnaître qu’il y a eu une longue réticence de la part de ces populations. Après plus de vingt années d’expérience du parti unique, elles semblaient vivre dans la phobie de la chose politique. Les associations vont pourtant servir comme structures de base des mouvements politiques et des partis politiques. Les évènements et les manipulations qui suivirent vont finir par vaincre les réticences.

Le 4 Juillet 1985, le coup d’État manqué du Colonel Diarra Traoré –annoncé par le gouvernement– est un point d’achoppement. Diarra Traoré fut Premier ministre et était ministre d’État chargé de l’éducation nationale au moment des faits. Le coup de force qui lui est attribué n’est pas considéré comme un putsch militaire découlant des contradictions au sein de la junte militaire au pouvoir. Celui-ci le perçoit comme une tentative de remise au pouvoir de l’ancien régime. Pire, l’on crée dans l’esprit populaire l’image de reconquête du pouvoir par l’ethnie du Président défunt : l’ethnie malinké1. Vendetta et vandalisme s’abattent sur elle.

Pourtant, la désapprobation populaire du coup d’État dans la capitale, Conakry, avait été unanime. Le président de la République, le colonel Lansana Conté assistait alors à une session de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (C.e.d.e.a.o) à Lomé, au Togo. Lorsqu’il revient le 5 Juillet, l’accueil des populations est un plébiscite. L’armée lui rend les honneurs, lui jure fidélité en lui offrant le grade de Général de brigade. Le 6 juillet, le discours qu’il prononce sur l’esplanade du Palais du Peuple déclenche une vague de persécutions contre l’ethnie malinké.

En effet, il déclare que les gens responsables d’attaques contre les familles malinkés et leurs propriétés ont parfaitement bien fait leur devoir pour la défense du pouvoir. Il leur dit en Soussou : « Wo fatara ».

Wo fatara veut dire vous avez bien fait en soussou2, sa langue maternelle dans laquelle il fit une partie de son discours. Ceci scelle le destin politique d’une des plus grandes régions de la Guinée –la Haute Guinée– principal terroir de l’ethnie malinké. Le virus de la sécession politique y était ainsi injecté.

Les hommes politiques en profitent. En particulier le Pr. Alpha Condé qui y installe les bases du Mouvement démocratique national (Mnd) et de son futur parti politique, le Rassemblement du peuple de Guinée (Rpg).

Parti de la Guinée à bas âge, Alpha Condé a fait ses études en France où il a été professeur à la Sorbonne. Il est fameux pour avoir été président de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (F.e.a.nf) de 1967 à 1978. Il fait également partie de la liste des opposants de longue date au régime du président Ahmed Sékou Touré. Parmi les mouvements qu’il a crées, on cite un Parti des travailleurs. Mais c’est avec le Mouvement national démocratique (Mnd) que le Pr. Alpha Condé s’engage sur la scène politique en Guinée. À cause du livre qu’il a publié La Guinée, Albanie de l’Afrique, certains n’hésitent pas à lui attribuer des penchants socialistes ou communistes.

Au moment où le professeur Alpha Condé introduit son mouvement politique, les dazibaos de l’ancien consultant de la Banque mondiale, M. Bâ Mamadou Boye dénonçaient le fait que la junte militaire retardait la mise en place des institutions démocratiques pour s’éterniser au pouvoir. Comme Alpha Condé, il avait été au nombre des opposants à l’ancien régime, de l’extérieur. Bâ Mamadou Boye fut le président de l’Organisation unique pour la libération de la Guinée (O.u.l.g)3. Revenu de la Côte d’Ivoire, où il gérait une entreprise de construction de logements, Bâ Mamadou Boye fut un conseiller du président Lansana Conté. Il est devenu l’un des piliers des mouvements d’opposition à son ancien employeur pour des raisons qu’il dévoilera tout au long du processus de transition.

De l’extérieur aussi, les anciens opposants au régime défunt se rassemblent autour de quelques personnalités. Ils exercent une forte pression sur le pouvoir pour le démarrage du processus démocratique. En même temps, certains parmi eux inondent le Cmrn de propositions dans l’intention avouée de s’associer à la gestion du pouvoir. Face à la réticence des militaires, cette opposition extérieure se fait entendre à travers les médias étrangers. Leurs critiques ont un sérieux impact à l’intérieur du pays où la multiplication des travers dans la gestion des deniers publics choque les populations. D’autant plus qu’au bout d’un temps relativement court, une bourgeoisie militaro- administrative s’établissait de fait.

Devant la poussée des mouvements politiques, le gouvernement militaire se crispe et oppose une autodéfense dont l’expression politique se matérialise en un Comité de soutien à l’action de Lansana Conté (Cosalac). Il est composé de civils et dirigé par El hadj Abdoul Karim Kane, un notable de la capitale. Dans l’ombre, El hadj Kane fera preuve d’une véritable ingéniosité politique dans la création et l’institutionnalisation d’une mouvance présidentielle autour du colonel Lansana Conté.

Ailleurs, les témoignages concordent pour ressortir que la décision des associations préfectorales et de villages à jouer un rôle politique –à partir des groupements ethniques– a été stimulée par l’apparition spontanée du Comité de soutien au président Lansana Conté. Chacun croyait alors que l’armée se contenterait d’avoir libéré le pays de la dictature. L’on s’attendait au retour en caserne de cette armée pour jouer le rôle dévolue à une armée républicaine : la préservation du territoire national et la protection des acquis de la République.

Cependant, dans la déclaration que le Cosalac publie, il est question de soutenir l’armée au pouvoir et la personne du président de la République, le colonel Lansana Conté. L’opinion publique s’en étonne. Les intellectuels sont frustrés. Les mouvements politiques se vautrent dans la critique. Les démarches, différentes et opposées, conduisent à un processus ethnocentrique que nul ne pourra contrôler dans les années à venir.

En effet, dans le levier directionnel du Cosalac se retrouvent, en majorité, les ressortissants de la Basse Guinée ; notamment de l’ethnie soussou dont le chef de l’État est originaire. Cependant, le comité fait une requête auprès des notables de la Moyenne Guinée, vivant dans la capitale Conakry, afin d’acquérir leur adhésion. Ceux-ci ressentent aussitôt le besoin de se regrouper à l’instar de la Basse Guinée. Deux raisons prévalent. Premièrement, ils veulent donner une réponse reflétant les aspirations des couches sociales de la région. Deuxièmement, cela leur permet de prendre des mesures d’autoprotection face au regroupement à caractère politique initié par le Cosalac.

Il va, sans dire, que les leaders des mouvements politiques ont joué, à l’arrière-plan, un rôle important.

C’est le point de départ de la renaissance des quatre coordinations régionales. Dans l’histoire politique de la Guinée, ces coordinations avaient déjà servi de structures organisationnelles et de défense pendant la période de lutte pour l’indépendance nationale sous les appellations d’Unions. Pourtant, l’on savait qu’il y avait eu des affrontements sanglants entre elles dans le passé. L’affrontement le plus connu et le plus meurtrier fut celui qui opposa les soussous aux peulhs en 1959.

Plus tard, c’est le chef de l’État qui adresse aux coordinations régionales renaissantes une lettre pour solliciter leur adhésion au Comité de soutien à l’action de Lansana Conté. Cette lettre qui lançait un appel en faveur d’une unité politique contre une invasion des mouvements politiques venus de l’extérieur, déclenche la réaction contraire. Elle suscite plutôt un repli tactique de la part des autres coordinations régionales. Les ingrédients du processus de formation ethnocentrique des futurs partis politiques se mettent en place. L’ethnostratégie va pourtant devoir s’accommoder sur la scène politique guinéenne d’une autre stratégie. Celle qui consiste à inciter le Guinéen au rejet du Guinéen.

O. Tity. Faye Blog

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