mardi , 11 décembre 2018

Cybercriminalité: petites astuces pour ne pas  » mordre à l’hameçon »

Ce sont les nouveaux maîtres de Cotonou, Porto-novo, Parakou… minorité triomphante au sein d’une population qui croule sous le poids de la vie chère. Véritable génération dorée de l’ère des technologies de l’information et de la communication, ils se font transférer tous les jours des dollars, échangent en Euro ou négocient en livre sterling avec un cortège conséquent de drames humains.

Face à la prolifération de cette race d’internautes qui transcende les nationalités dans la sous région Ouest africaine, il est utile de s’interroger sur les facteurs qui favorisent le phénomène au Bénin.

Hugues A. Ahounou

Un grand cybercafé en plein coeur de Cotonou, 08 heures, un lundi matin. A peine les portes de l’établissement ouvertes et déjà plus aucun ordinateur de disponible pour naviguer. Une clientèle d’un genre singulier, particulièrement appréciée de certains gestionnaires de cybercafé pour leur assiduité et les abonnements de très longue durée qu’ils souscrivent, est déjà en place. On les reconnait à leur look dans le vent : jeans+body+all stars avec plus ou moins de variantes, à leur air désinvolte et au luxe de précautions qu’ils développent envers leurs voisins de cyber. Ils se déplacent de préférence en Djenana (motos japonaises à quatre temps en vogue à Cotonou) et sont essentiellement nigérians et béninois. A Cotonou on les appelle « Gaymen », « Computermen »…et sont adeptes de la nouvelle ruée vers l’or, le « scam 419 » (prononcer four-one-nine) autrement désignée par l’acronyme anglais AFF (Advanced Fee Fraud). Précisons que le « Scam » englobe des réalités multiformes, bien distinctes. A côté des réseaux à caractère international, bien organisés dont les premiers sévissent depuis les années 1970 (sans internet, bien entendu), pullulent des « cyberbandits » moins nuisibles. Ce sont essentiellement des jeunes gens, pris au piège de l’argent facile qui, bien loin de l’Afrique qui se lève tôt et qui trime pour subvenir à ses besoins, ont choisi d’exploiter à leur compte et sans état d’âme les réalités de leur temps : écumer les autoroutes de l’information. Cible préférée, l’Occidental flairant l’affaire en or en Afrique, mais pas seulement…


« Scam 419», des procédés pernicieux…

Le « scam » (« ruse » en anglais), est une pratique frauduleuse d’origine africaine, consistant à extorquer des fonds à des internautes en leur faisant miroiter une somme d’argent dont ils pourraient toucher un pourcentage. L’arnaque du scam est venue du Nigéria, ce qui lui vaut également l’appellation « 419 » en référence à l’article du code pénal nigérian réprimant ce type de pratique. Ce type de cybercriminalité fait partie des six grandes formes de fraudes sur Internet recensées par le FBI (Fédéral Bureau of Investigation, États-Unis, principal service fédéral de police judiciaire et service de renseignement intérieur) dès 2001. L’arnaque du scam est classique : vous recevez un courrier électronique (un spam ou pourriel, courrier électronique indésirable et non sollicité) de la part du seul descendant d’un riche africain décédé il y a peu.

Ce dernier a déposé plusieurs millions de dollars dans une compagnie de sécurité financière et votre interlocuteur a besoin d’un associé à l’étranger pour l’aider à transférer les fonds. Il est d’ailleurs prêt à vous reverser un pourcentage non négligeable si vous acceptez de lui fournir un compte pour faire transiter les fonds. En répondant à un message de type scam, l’internaute s’enferme dans un cercle vicieux pouvant lui coûter de quelques centaines de dollars, d’euros… s’il mord à l’hameçon et même la vie dans certains cas. En effet, deux cas de figures se présentent : Soit les échanges avec l’escroc se font virtuellement auquel cas celui-ci va envoyer quelques « documents officiels » pour rassurer sa victime et petit à petit lui demander d’avancer des frais pour des honoraires d’avocats, puis des frais de douanes, des frais de banque, etc.

Soit la victime accepte, sous pression du « cyberbandit », de se rendre dans le pays avec la somme en liquide auquel cas elle devra payer des frais pour pouvoir rester dans le pays, payer des frais de banque, soudoyer des hommes d’affaires, et ainsi de suite. Dans le meilleur des cas la victime rentre chez elle en avion délestée d’une somme d’argent non négligeable, dans le pire scénario plus personne ne la revoit… et les cas sont légion. En fait tout se passe suivant une technique rôdée depuis la nuit des temps : la technique du chasseur. Il s’agit d’appâter la proie (ici on dirait le pigeon), lui faire miroiter une opportunité à même de changer sa vie (un miroir aux alouettes, donc) puis d’organiser une battue impitoyable pour la traquer et la rabattre vers le piège (on la met en confiance avec de fausses garanties) pour la ferrer (pousser l’internaute à la décision) et ensuite s’évanouir dans les méandres de la toile.

A côté des gros réseaux qui abusent en professionnels organisés des méthodes décrites plus haut, le menu fretin existe, et prospère dans le terreau fertile d’un pays comme le Bénin. Ces cyber bandits là s’apparentent beaucoup plus à une engeance de faussaires à la petite semaine. Leurs méthodes sont plus diverses. Un exemple, ils se font passer pour de grosses firmes nationales ou internationales dont ils détournent les logos. Ainsi vous sont proposés des emplois souvent à l’extérieur du pays, des voyages, des lots, des animaux exotiques rares… que vous seriez les seuls à avoir gagnés sur un échantillon de plusieurs millions d’internautes. Seule condition pour toucher le pactole, l’envoi de frais de dossier ou de transport…

A cet effet, le webmaster du site internet anglais Fraudwatchers.org, spécialisé dans la détection du scam affirmait en Avril dernier : « Toutes les annonces avec une connexion au Bénin (229), Cameroun (237), Côte-d’Ivoire (225), Togo (228), Nigeria (234) sont des arnaques ; Tout don, ou vente a prix ridiculement peu élevé d’animaux de valeurs, de perroquets, quad, camping car, auto, moto sont normalement des arnaques ; Toute demande par un étranger que vous le payez via Western Union ou Money Gram doit être automatiquement considéré comme une arnaque jusqu’à preuve (solides) du contraire ». D’autre part, les opérateurs de téléphonie mobile installés sont par ailleurs piratés pour envoyer sur les téléphones portables des usagers ces mêmes messages. Toutes les firmes concernées ainsi que Microsoft, Coca-cola, Bank of Africa, les agences gouvernementales d’immigration… font souvent les frais de ces pratiques et s’empressent de démentir toute implication. …

…Aux conséquences dramatiques

La fraude 4-1-9 a été à l’origine de plusieurs morts violentes, dans les cas les plus graves. Les faits les plus célèbres ne datent pas d’hier : en juin 1995, un Américain a ainsi été assassiné à Lagos, au Nigeria, après avoir tenté de récupérer son argent ; en février 2003, un Tchèque a tué par balle un diplomate nigérian qu’il prenait pour un responsable de l’escroquerie. En janvier 2004, un Britannique s’est suicidé suite à une dépression provoquée par une escroquerie par scam ; en décembre 2004, un Grec, victime de scam, a été kidnappé à Durban en Afrique du Sud : une rançon a été demandée mais n’a pas été payée, il a été mutilé puis assassiné… etc. La 419 unit du site néerlandais Ultrascan.

nl qui recense depuis 1996 les cas de fraude 419 au niveau global avec un réseau de 3.200 experts dans 69 pays, qui travaille par ailleurs sur la base des données de la police néerlandaise a publié le 19 Février dernier un rapport édifiant. Il considère cette forme d’escroquerie comme la plus rentable pour les contrevenants, celle qui entraine les plus grandes pertes au niveau mondial (plus de 32 milliards de dollars US à ce jour, 4,3 milliards rien qu’en 2007) ; avec le plus grand nombre de contrevenants organisé (plus de 300.000 au niveau mondial, avec une croissance de 3% par an, c’est-à-dire plus rapidement que jamais) ; Celle qui a occasionné le plus de victimes : une toutes les minutes, 1700 par jour. Le rapport déplore que les gouvernements concernés ne déploient pas assez d’efforts pour lutter contre le fléau pendant que la connexion à internet devient de moins en moins chère. Tout en précisant que la 419unit n’est pas une source officielle, elle a relevé que sur 17.475 cas reportés en 2007, 26 venaient du Bénin.


Le terreau fertile du Bénin

Le premier facteur de prolifération de ce phénomène est la relative facilité avec laquelle il peut être perpétré. D’abord, tout le monde peut devenir Gaymen : à condition de savoir lire et écrire, envoyer et recevoir des mails…Ajoutons un peu de mauvaise foi, la capacité à prendre des libertés avec la vérité et à manipuler son sujet. Ensuite, l’activité se développe parce que les succès stories existent : les nombreux élèves, étudiants béninois qui s’y adonnent, souvent en bandes, voient toutes les semaines un de leurs copains ou un « collègue » nigérian recevoir la timbale, c’est-à-dire un gros transfert.

Tertio, il faut le dire le phénomène arrange tout le monde, à l’exception du pigeon bien entendu. Les Gaymen, avec de l’argent plein les poches représentent bien souvent la dernière soupape d’une économie à bout de souffle. Certains cybers ne sont ouverts qu’en prévision de l’argent qui sera investi par eux. Les bars et les boîtes de nuit sont achalandés. Les firmes de transfert d’argent – même s’ils n’y sont pour rien – voient leurs activités prospérer. Les gaymen sont de bons locataires et en général de très gros consommateurs des biens et services qui font vivre une véritable économie parallèle dans les localités où ils vivent.

Dernier facteur l’absence de législation et de véritable répression (A ce propos lire l’interview de Me Désiré Aihou, avocat au barreau et professeur à l’Uac qui s’exprimait lors de la troisième session de formation des magistrats juridictions membres de l’association africaine des hautes juridictions francophones à Porto-novo, où il a présenté une communication sur la cybercriminalité en général, le 25 Septembre dernier). Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à devenir gayman, Ike, un nigérian vivant au Bénin donne une réponse étonnante. Il se croit investi d’une mission de revanche sur l’histoire : « Ils (les Occidentaux, ndlr) ont pillé notre continent et l’ont vidé de ses ressources, c’est à notre tour ». Et d’ajouter : « ils venaient en traversant la mer, nous en utilisant leurs propres inventions n’avons pas besoin de nous déplacer. Par le net, nous allons jusque dans leurs propres maisons, leurs foyers, les soulager de ce qu’ils ont spolié à notre continent, à nos ancêtres ». « Qui les a inquiétés à l’époque ? Et aujourd’hui encore ? » Conclut-t-il. Cela laisse songeur.

Bien loin de la spontanéité de Ike, les autres gaymen approchés aux abords d’un grand cyber de Cotonou se rebiffent. Seul Inoussa, élève en 3ème, gayman de fraiche date, avance timidement : « Moi, je fais ça pour subvenir à mes besoins, à ma scolarité ». « Je ne suis pas comme les autres qui dilapident l’argent des transferts, je n’ai pas le choix, il n’y a pas de boulot et de toute façon les jobs de vacances ne payent pas bien ». Cette dernière réponse est d’autant plus étonnante que le scam éloigne justement des bancs une bonne frange de la jeunesse béninoise et il importe d’agir.

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