lundi , 17 décembre 2018

Sud-Kivu : donner son corps pour du poisson

Pour obtenir du poisson à vendre, les femmes d’Uvira au Sud-Kivu, la plupart pauvres, sont très souvent contraintes d’avoir des rapports sexuels avec les pêcheurs. Des pratiques qui disloquent de nombreux couples et font courir des risques à ces vendeuses.


 

Il est 6 heures sur la plage de Kavinvira dans la cité d’Uvira, au Sud Kivu, à la frontière burundaise. Les pirogues des équipes de pêche accostent. Des vendeurs, hommes et femmes, se précipitent pour acheter les poissons. « Avant que les pêcheurs acceptent de nous en vendre, il faut coucher avec eux », témoigne une vendeuse de poissons frais au marché Congolais à Uvira. À la plage d’Or, à celles de Kabimba et Katongo, il en est de même tout comme dans bien d’autres localités. « Les vendeuses de Sebele à Fizi doivent aussi se soumettre à ces pratiques », constate Aimé Abigael, qui défend les Droits de l’homme.

« Parfois, on se présente chez les pêcheurs avec de l’argent. Mais malgré cela, la plupart d’entre eux nous demandent un rapport sexuel sans lequel nous ne pouvons pas avoir de marchandise, explique une femme sur la plage de Kabimba. N’ayant pas d’alternatives, certaines d’entre nous obtempèrent. » Cette pratique est localement nommée « jeton de présence ».

Contraintes par la pauvreté

La majorité de ces vendeuses vivent dans des familles sans moyens. Elles n’ont pas d’argent pour se lancer dans d’autres activités. Leurs époux n’ont que de maigres revenus : 20 000 Fc (22 $) à 35 000 Fc (39 $) en moyenne. « Ce métier que j’exerce depuis maintenant quatre ans contribue à assumer certaines charges de ménage : achat de vivres, de vêtements et frais scolaires pour les enfants. Alors, si j’abandonne, qui prendra soin de moi et de ma famille ? », s’exclame Nabintu.

D’autres vendeuses n’ont même pas de quoi payer les poissons comptant. Elles prennent des poissons ou fretins à crédit et les payent à l’échéance convenue. « C’est lorsqu’elles n’ont pas de quoi honorer leurs dettes que nous leur proposons l’activité sexuelle pour ne pas laisser la dette impayée », avoue un pêcheur qui préfère rester anonyme.

Les équipes de pêche sont peu nombreuses contrairement aux vendeuses bien qu’il soit difficile de les compter. La demande en poissons est plus forte que l’offre. La vente se fait donc selon le bon vouloir des pêcheurs. « On ne vend qu’à celle qui a donné », ironise un pêcheur. Il n’est donc pas aisé pour les vendeurs hommes d’obtenir des produits. Mangaiko, un quadragénaire père de sept enfants, est venu quatre fois à la plage sans pouvoir acheter le moindre poisson.

Rares sont les femmes qui rechignent à vendre leur corps. Elles le reconnaissent-elles elles-mêmes quand on les réunit en atelier, mais ajoutent qu’elles n’ont pas le choix si elles veulent nourrir leur famille. Certaines, cependant, s’y refusent : Vicky, de Kasenga, a abandonné ce travail estimant déshonorant de devoir se prostituer ainsi. Depuis lors, elle cultive dans la plaine de la Ruzizi. « Je demande toujours à mes amies de ne plus céder aux caprices des pêcheurs. Elles doivent être prêtes à abandonner le métier pour s’occuper d’autres histoires, car la vie ce n’est pas seulement vendre les poissons. »

Tentatives de changement

Grossesses indésirables et séparation de corps entre les époux sont quelques-unes des conséquences de ces pratiques. Au mois d’août dernier, une femme du quartier Songo, cité d’Uvira, s’est retrouvée enceinte d’un pêcheur. Désemparé, son mari l’a congédiée. À Kilibula et Kalundu, des quartiers du sud d’Uvira, d’autres couples se sont séparés. « Les femmes et les hommes qui s’adonnent à cela courent le risque d’attraper la pandémie du siècle (sida, Ndlr »), lance le docteur Claude, d’un centre hospitalier de la place, car ce sont des rapports inopinés et non protégés.

Depuis deux mois, des médias et des associations d’Uvira essaient de combattre cette pratique dégradante pour les femmes. Jean-Bosco Lubatu, journaliste des droits humains, conseille aux victimes de gagner leur vie autrement : fabrication de savons, production d’huile de palme, boulangerie… L’Ong CAADEC (Cadre d’action pour le développement communautaire) a tenté de sensibiliser plus de 80 femmes et hommes vendeurs de poissons, pêcheurs et responsables des équipes de pêche.

Certaines femmes promettent de ne plus satisfaire aux exigences des pêcheurs, mais d’autres affirment que si elles n’ont pas d’autre choix, elles ne pourront pas refuser. Quant aux maris de ces vendeuses, qui dépendent financièrement de ce qu’elles rapportent, ils sont impuissants à agir.

SOURCE : syfia-grands-lacs.info

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