lundi , 22 octobre 2018

Libye : pétrole et gaz, butin de guerre

Une ligne de démarcation claire se dessine entre les compagnies des pays amis de la Libye et les autres. Les  russes et les chinois ont-ils perdu la guerre du pétrole dans la Libye libre?

Dans  les décombres encore fumants  du régime Kadhafi, deux déclarations émanant de la rébellion ont soufflé le chaud et le froid chez les  majors  pétroliers. D’abord, celle issue d’un porte-parole de la société  pro-rebelle Agoco selon laquelle les compagnies des  pays qui n’ont pas soutenu la rébellion  en pâtiront.  «Nous n’avons pas de problème avec les pays occidentaux comme les entreprises italiennes, françaises et britanniques. Mais nous pouvons avoir quelques problèmes politiques avec la Russie, la Chine et le Brésil », explique Abdeljalil Mayouf, directeur de l’information pour  Agoco.

 

Des prises de position tempérées par Ahmed Djehani, haut représentant des opposants  pour qui «les contrats dans le domaine pétrolier sont absolument sacro-saints ».

Entre les deux interventions, l’avancée des rebelles s’était accentuée et la tête du guide Kadhafi mise à prix pour 1,7 millions de dollars. Mais ce sont surtout les cours de Total et d’Eni qui ont bondi respectivement de 4 et 7%, entrainant dans leur sillage ceux des  compagnies américaines et britanniques comme Shell et BP.
Pendant ce temps, Aram Shegunts, directeur général du Business Council Russie-Libye, faisait le constat des dégâts : «nos entreprises vont tout perdre car l’Otan les empêchera de travailler en Libye ». Gazprom, Neft et Tatneft, sociétés russes qui géraient plusieurs milliards de dollars à travers des projets libyens feraient déjà   pression sur  Moscou.

De son côté, la Chine a, dés le 23 août,  rappelé  à la nouvelle Libye, née d’une résolution 1973 de l’ONU à laquelle elle n’avait pas opposé de droit de veto, tout l’intérêt des deux peuples à poursuivre une coopération qui pourrait bien se résumer à l’exportation du pétrole libyen (Pékin draine 11% des exportations pétrolières de Tripoli) .  Comment réagira l’Empire du milieu qui  présente 75 sociétés en Libye, employant 36 000 personnes sur une cinquantaine de projets, face à la menace réelle qui pèse sur ses intérêts ?

La prime du pionnier

Car, malgré les assurances du CNT sur la nature sacro-sainte du contrat pétrolier, il est impossible qu’après une guerre aussi coûteuse, la coalition qui a porté la rébellion au pouvoir ne soit pas avantagée. Certaines sources journalistiques  assurent que la France obtiendrait 35% des futurs contrats pétroliers. Si cela s’avérait, c’est Total (la Libye lui assurait jusque-là 7% de son pétrole africain)  qui bénéficiera des dividendes de la guerre. Le groupe pétrolier français, longtemps devancé par les italiens, a été l’une des premières compagnies à dépêcher un émissaire à Benghazi.

Face à l’appétit du français, l’italien ENI a précipité  son retour sur le théâtre libyen, faisant courir le risque de balles perdues à quelques membres de son staff, entrés dans Tripoli en même temps que la rébellion. Sur le front du gaz, GDF-Suez avance ses pions, lui  qui n’a jamais pu s’assurer une présence en Libye sous le pouvoir de Kadhafi. Le rebond de 5% qu’a connu l’action du gazier français  est le signe que le marché a anticipé sur les négociations.

La reprise de l’exploitation du gaz et du pétrole libyen qui interviendrait d’ici l’hiver selon le directeur d’Eni, Giuseppe Recchi,  participera de  la détente du cours de baril dans une économie mondiale ralentie par la crise de la dette. Si le  pays aux  1,6 millions de barils par jour ne représente qu’à peine 2% de la production mondiale (contre 8 à 10% pour le seul Irak ou le seul Iran),  il reste le meilleur ballon d’oxygène d’un marché pétrolier où la régulation se fait par l’ajustement des volumes de l’offre.

Quelle place pour le social

Reste la question fondamentale : pour combien de temps encore, les membres du CNT vont-ils parler le même langage ? Pour combien de temps les youyous du peuple libéré accueilleront toute apparition des avions de l’OTAN ?  Comment les amis de la Libye qui se réunissent  à Paris le 1er septembre (date anniversaire de la prise de pouvoir de Mouammar  Kadhafi, il y a 42 ans) vont-ils gérer  les 150 milliards de dollars de réserves de devises dont disposait le pays avant la guerre ? Comment comptent-ils assurer la transition avec la  LIA (Libyan Investment Authority), fonds souverain au portefeuille évalué à 53 milliards de dollars avant la crise ?  Dans cette course au pétrole, au gaz et aux fonds gelés, quelle place réservera-t-on aux questions sociales, sachant que dans la Jamahiriya Arabe Libyenne, les performances  de l’éducation dans le primaire et le secondaire étaient supérieures à ceux de la région MENA ?

SOURCE: Les Afriques

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