samedi , 18 août 2018
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Autour de Nafissatou Diallo, les divisions des Noirs de New York

(De New York) Douze ans avant l’agression présumée de Nafissatou Diallo par DSK, le meurtre d’un Guinéen en 1999 a cristallisé les rivalités entre Africains et Afro-américains. Nous sommes en avril 1999. L’Amérique noire pleure la mort d’Amadou Diallo, un immigré guinéen abattu de 41 balles le 4 février par quatre policiers blancs dans le hall d’entrée de son bâtiment du Bronx. Il n’était pas armé, laissant croire à un crime racial.

Le révérend Al Sharpton, figure du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, organise une tournée à travers l’Amérique afin de sensibiliser le pays sur la violence policière contre les Noirs. A ses côtés, la mère d’Amadou Diallo, Kadi, venue de Guinée avec son mari pour voir le corps de leur fils.

Deux visions profondément différentes des Etats-Unis

La deuxième étape du voyage, à Chicago, marque le début de la fin de la relation entre le pasteur afro-américain et la Guinéenne. A l’origine du refroidissement : l’impression grandissante chez Kadi Diallo que Sharpton l’instrumentalise. Ce dernier lui a payé une chambre d’hôtel à New York et lui a offert sur un plateau une « dream team » d’avocats pour l’aider à obtenir des dédommagements financiers de la part de la ville.

Le New York Times, qui a consacré à la mère un long portrait en 2000, suggère que le pasteur l’a transformée malgré elle en figure de la lutte contre les injustices raciales alors qu’elle était venue aux Etats-Unis rapatrier le corps de son fils.

Aussi, poursuit le Times, ils auraient eu un désaccord plus profond sur leur vision de l’Amérique. Kadi Diallo se serait lassée de la rhétorique agressive déployée par Sharpton et son mentor Jesse Jackson contre les Etats-Unis. Ce dernier a dit à propos de la tragédie que « la saison de chasse aux Noirs [était] ouverte ». Propos que Kadi Diallo considérait comme exagérés, car trop éloignés de la réalité que connaissait son fils.

« Non ! [Amadou] était au bon endroit », aurait-elle rétorqué à un militant noir qui lui a dit que son enfant « n’était pas au bon endroit au bon moment » « Il était heureux aux Etats-Unis » a renchérit un oncle.

Après cette étape chicagoane, Kadi Diallo limite ses contacts avec Al Sharpton. Les divergences de fond avaient pris le dessus.

Douze ans plus tard, Nafissatou Diallo

Les spécialistes de la communauté noire américaine voient dans cet épisode la cristallisation de deux perspectives : la vision afro-américaine d’une Amérique fondée sur la lutte des races d’un côté, et de l’autre, celle de l’immigré africain venu aux Etats-Unis en quête d’opportunités.

Douze ans après la mort d’Amadou Diallo, ces deux perspectives se rencontrent à nouveau à New York, autour d’un autre enfant de Guinée, Nafissatou Diallo, victime présumée de tentative de viol par Dominique Strauss-Kahn.

Le 10 juillet, une coalition de leaders africains et afro-américains a organisé une conférence de presse à Harlem pour demander au procureur de Manhattan, Cyrus Vance Jr, de ne pas abandonner les charges contre le Français.

« On ne veut pas que les autres nous utilisent »

Dans cette coalition, rassemblée à l’appel du charismatique sénateur noir Bill Perkins, on trouvait des responsables politiques, associatifs et religieux afro-américains. Côté africain, Miss Guinée USA et d’autres représentants de la communauté guinéenne avaient fait le déplacement. De même que l’imam francophone d’Harlem, Souleymane Konaté, et des membres l’Association des Sénégalais d’Amérique (ASA).

Derrière ce front uni se cachent des rapports complexes, modelés par la tradition, la religion et des rapports différents à l’homme blanc. Témoin de cette complexité, un des participants africains contacté par téléphone quelques jours plus tard, a confié ses craintes par rapport à l’initiative de Bill Perkins : « On ne veut pas que les autres nous utilisent. » Lointain écho aux craintes de Kadi Diallo douze ans plus tôt.

Ces différends n’ont pas toujours existé. Au XVIIIe siècle, à New York, descendants d’immigrés africains et nouveaux migrants venus aux Etats-Unis par les routes de l’esclavage partageaient les mêmes quartiers, les mêmes lieux de socialisation et étaient enterrés dans les mêmes cimetières. Malgré eux, l’esclavage définissait leur identité.

Entre Afro-Américains et Africains, un fossé

Selon Mamadou Diouf, professeur d’histoire de l’Afrique de l’ouest à l’université Columbia, le fossé entre les deux communautés s’est creusé avec l’arrivée dans les années 80 d’une nouvelle vague d’immigration africaine. La communauté a grandi. Ses aspirations ont changé. Les différences se sont accentuées :

« En Afrique, le monde blanc n’existe pas alors que l’Afro-Américain a été formaté par le discours raciste. Cela aboutit à des incompréhensions énormes. Les Afro-Américains considèrent que les Africains se compromettent avec les Blancs, tandis que les Africains considèrent les Afro-américains comme peu ouverts. »

Il continue : « De plus en plus, les Africains ont adopté la logique du migrant aux dépens de celle de la race. Ils pensent que l’Amérique offre une opportunité : Si on investit dans sa famille et l’éducation, on peut s’en sortir. C’est la démarche typique du migrant. Chez les Africains, cela est devenu la vision dominante. »

Quand l’affaire Amadou Diallo a éclaté en février 1999, les Guinéens de New York ont été les premiers à avertir Al Sharpton, au lendemain de la tragédie. Ils ont pris part aux nombreuses manifestations qui ont suivi la mort du Guinéen. Mais le leadership des Afro-américains dans ces mobilisations ultra-médiatiques a été mal vécu.

Dans un article du Columbia Spectator daté de 2000 sur les Noirs du Bronx, une restauratrice ghanéenne commentait : « Les Afro-Américains ont été les premiers à se manifester mais ça aurait du être nous – Amadou Diallo était l’un des nôtres. »

Des dissensions qui persistent autour de Nafissatou Diallo

La persistance de tensions sourdes entre les deux communautés pose la question de la solidité de la mobilisation actuelle derrière la femme de chambre. Mobilisation dont les acteurs se sont affichés à ses côtés jeudi lors de sa première conférence de presse, dans une église de Brooklyn.

Souleymane Diallo, directeur de l’union pour le développement du Fouta Djallon, association guinéenne du Bronx, l’affirme : « L’union avec les Noirs d’Amérique est une force. Nous n’aurions jamais pu faire tout cela sans eux. »

Mais tout le monde n’est pas d’accord. Souleymane Konaté, imam ivoirien d’Harlem membre de la coalition pro-Nafissatou, a laissé entendre que les Africains de New York pourraient organiser leur propre manifestation de soutien pour éviter tout risque de récupération : « Quand les Africains marcheront sur la City, on les entendra. »

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